Opinions La rubrique "L'Invité du samedi de LaLibre.be" est réservée aux abonnés. A titre exceptionnel, nous vous proposons gratuitement de redécouvrir cet entretien avec Rachid Benzine.

Islamologue et chercheur associé à l'Observatoire du religieux, Rachid Benzine enseigne à l'Institut d'études politiques d'Aix-en-Provence ainsi qu’à l’UCL. Ce Franco-Marocain fait partie de cette nouvelle génération d'intellectuels qui prône un travail critique et ouvert sur le Coran à l’aune des outils issus des sciences sociales. Auteur de "Les Nouveaux penseurs de l’islam" et "Le Coran expliqué aux jeunes", Rachid Benzine est l’Invité du samedi LaLibre.be


Dans le Coran, on retrouve des versets particulièrement violents. Êtes-vous d’accord avec les intellectuels qui préconisent une réinterprétation de ce texte sacré ?


Comme tous les textes sacrés des grandes religions vivantes, le Coran est constamment en réinterprétation même si les croyants n'en ont pas conscience. Concrètement, ce sont les croyants de chaque époque qui font parler les textes et qui leur donnent du sens en fonction de leur époque et de ses enjeux. Des croyants habités de pulsions violentes prendront les passages qui les intéressent pour satisfaire leurs pulsions, alors que les pacifistes prendront les passages pacifiques. Les mystiques, eux, prendront les passages qui leur semblent de nature à soutenir leur perception spiritualiste du religieux. L'islam n’est pas une entité intemporelle, mais ce que les croyants de chaque époque en font. Finalement, chaque croyant proclame sa propre vérité et la jugera comme seule valide. Ce n'est d'ailleurs pas une originalité, car c’est pareil avec tous les textes sacralisés, qu’ils soient religieux ou pas.

Que répondez-vous à ceux qui dénoncent "les violences inhérentes à l’islam" ?

Le problème est qu'en dehors d'une approche qui historicise les textes, qu’ils soient dans le Coran ou l'Ancien testament, ceux-ci peuvent être pris pour argent comptant dans un contexte de crise, de frustration et de violence comme aujourd'hui. Il ne faut surtout pas parler d'une violence inscrite dans l'islam. En quinze siècles d'histoire, l'islam a été tout et son contraire dans les situations les plus variées, avec des moments de grande ouverture interculturelle et des moments de fermeture puis à nouveau d'ouverture. Il est évident qu'une culture et une religion n'auraient jamais pu avoir une telle durée en s'appuyant sur les idéologies de la violence de Daech. Les djihadistes actuels sont les fils du présent pas du passé. On retrouve aussi énormément de violences dans l'Ancien Testament, car il s'inscrit dans une durée historique beaucoup plus longue. Si les circonstances politiques et idéologiques s'y prêtaient on pourrait tout aussi bien tuer au nom de Yahvé qu'au nom d'Allah.

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L’histoire critique de l’islam a été faite ?

Oui, parfois dans la douleur mais elle existe. Ce n'est malheureusement pas le cas de l'islam contemporain dans son rapport à ses textes sacrés de référence, que ce soit le Coran lui-même ou le corpus postérieur de la tradition dite prophétique. Ils n'ont pas été suffisamment historicisés ou plutôt l'ont été dans la perspective d'une sacralisation et d'une dé-temporalisation. L'islam contemporain est donc orphelin de son histoire ce qui ouvre la porte toute grande à tous les délires.

Comment peut-on réinterpréter les versets les plus violents ?

Les passages violents des textes sacrés doivent être ramenés à leur contexte d'origine. Tous les textes sacralisés qui sont entrés dans l'histoire ont des passages violents qui sont l'écho et souvent la surenchère de moments historiques particuliers et donc conjoncturels. Il est donc tout à fait important de se donner une connaissance historique de ces moments dont la violence n'est pas en soi transposable, d'autant plus qu'à travers le texte, on n'accède qu'à la parole violente et non à ce qui s'est réellement passé. Une parole violente peut chercher à compenser une action qui ne parvient pas à se réaliser. C'est souvent le cas dans le Coran quand l'adversaire est anathémisé mais voit son sort remis au Jugement dernier, une manière d'avouer qu'on ne peut rien faire sur le champ. Le discours violent peut refléter une impuissance à agir dans l'immédiat plutôt qu’un acte physique. A ce titre, les idéologues non musulmans qui utilisent ces mêmes versets pour dénoncer une prétendue essence violente de l’islam s’enferment – en miroir – dans une lecture totalement anhistorique et non pertinente.

Comment peut-on expliquer aux jeunes musulmans qui se radicalisent que les textes religieux d’un autre temps ne justifient pas certains actes violents aujourd’hui ?


La réponse n'est pas de leur dire "J'ai raison et vous avez tort!", mais de les plonger dans l'histoire à partir des textes mêmes en leur montrant que la parole première s'adressait à des gens qui ne sont pas eux dans une société qui n'est pas la leur. C'est un travail de longue haleine qui n’est pas fait dans les pays musulmans pour des raisons qui sont les leurs et qui sont liées à la crise de la modernité, à la décolonisation, à l'échec du développement et des nationalismes laïcisants. En 1954, Nasser se moquait de ceux qui voulaient imposer le voile aux Egyptiennes. Quand toutes les issues sont fermées, la mythification du religieux peut servir de refuge.

Comme en Arabie saoudite ?

L'idéologie wahhabite, qui bloque toute lecture historique depuis une quarantaine d'année, fait des ravages. Elle a vu son influence décupler depuis l'arrivée d'internet. Dans les textes du passé il faudrait séparer ce qui relève du conjoncturel de situations non transposables en étudiant précisément des situations qui ne sont pas celles d'aujourd'hui. Ce serait un contresens total sur les intentions du Coran que de croire qu'il faisait prévaloir la mort sur la vie. C'était exactement le contraire. Cela aurait été impensable dans la société du Coran au 7e siècle en Arabie. Dans ce type de société tribale, la hantise était celle de mourir en affaiblissant son groupe de parenté. Il faut étudier le Coran en le mettant en parallèle avec l'histoire et la société de l’époque.

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Qui est à même de se pencher sur une relecture de l’islam ? A-t-il une chance d’être entendu par les musulmans ?

Tous ceux qui le peuvent et en ont les compétences. Le plus efficace est de mettre le nez dans les textes en arabe pour montrer quels dérapages entraînent les traductions puis d'appliquer aux textes des grilles historiques et anthropologiques. Il faut mettre les musulmans au travail, les impliquer dans leurs propres textes. Cela peut se faire partout par exemple dans des cercles de lecture. A l'école, c'est difficile car il faut une compétence en arabe. Il aurait fallu depuis longtemps réviser les manuels actuels qui ne sont pas à la hauteur des enjeux.

Le Coran donne l’impression de ne pas avoir vu son interprétation évoluer au cours des siècles…

C’est une illusion, l'interprétation n'a jamais cessé d'évoluer, mais même les croyants d'aujourd'hui croient qu'il n'y a pas eu d'évolution. La dernière grande évolution est celle du wahhabisme (né au milieu du 18es dans le milieu très fermé de l'Arabie orientale). Outre que ce n'est pas un cadeau, elle va au-delà de son propre mouvement d'origine, le hanbalisme du 9e siècle, qui n'aurait pu, en son temps, ni appliquer le rigorisme actuel de l'Arabie saoudite ni le terrorisme de Daech. Ce dernier est une version virulente du wahhabisme.

Historiquement, comment la religion musulmane s’est-elle divisée entre ces divers courants ?


C
omme toutes les autres grandes religions, l'islam s'est divisé avec le temps. Les courants de l'islam n'ont rien d'original ni d'exceptionnel. Il faut arrêter de mettre l'islam à part, de l’isoler des autres religions. Ce n’est pas un ovni, il suit le cours normal de l'histoire humaine. Encore faut-il l'historiciser. La religion musulmane s'est divisée au fil des péripéties politiques de l'histoire des sociétés sur un millénaire et demi. Il faut étudier le sociétal et le politique avant le religieux ou en tout cas les mettre toujours en rapport.

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La principale fracture se situe entre le chiisme et le sunnisme…

Ce ne sont pas des mouvements primitifs, car ils émergent au 9es, soit deux siècles après le début de l'islam dans la société tribale d'Arabie. Le chiisme est né d'une erreur politique initiale : la mort au combat du 2e petit-fils de Muhammad (ndlr, Rachid Benzine préfère utiliser ce nom à celui de Mohamet) qui s'était rebellé contre le calife de son époque (680). Cette mort avait entraîné le processus du talion et la prise du pouvoir par une branche de la famille du prophète (Abbasides). Le chiisme naît du fait que les Abbasides - une fois au pouvoir - le gardent pour eux sans vouloir le partager avec les descendants directs de Muhammad. C'est une querelle de famille qui va s'idéologiser et réécrire l'histoire de façon mythique en prétendant que les premiers successeurs de Muhammad auraient dû être de sa famille… ce qui, en politique tribale, aurait été historiquement totalement impensable.

Et le sunnisme ?

Le sunnisme très ritualiste est l'expression des populations urbaines d'Iraq et d'Iran qui venaient d'être converties au 9e siècle. Elles sont totalement étrangères à la société tribale d'origine qui se cherchait des figures de référence et des mythes fondateurs. Ce sont les idéologues de ces néo-convertis qui inventent la figure de Muhammad prophète qu'il faut imiter en tout. Cela aurait été impensable dans la société tribale. Jusque-là et pendant un siècle et demi, l'islam tribal n'avait pas été convertisseur. L'entrée en islam n'était pas religieuse mais sociale. Il fallait réussir à se rattacher à une fraction tribale issue de la péninsule arabique pour devenir musulman.

L’islam n’était alors pas une religion ?


Pas au sens où nous l’entendons aujourd’hui. A cette époque le religieux se déclinait sous la forme d’une alliance "tribale" avec un dieu protecteur. Les sunnites ritualistes du 9es créent leur mouvement en réaction à d'autres convertis récents. Ces derniers étaient les théologiens faisant partie de l'élite intellectuelle de l'époque mais dont les spéculations et les débats de haute volée passaient au-dessus de la tête des croyants de base.

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Historiquement
, comment est né le Coran ?

Le Coran est stabilisé et mis par écrit entre le milieu et la fin du 7es, à l’époque de la construction de la Coupole du Rocher qui contient des versets coraniques inscrits dans la mosaïque du déambulatoire. C'est un repère chronologique incontestable. Le pouvoir est celui des omeyyades de Damas, dynastie d'origine mekkoise de la tribu de Muhammad. Ils gèrent un empire qui s’étale sur l'Asie centrale, l'Iran, l'Arabie, le Proche et le Moyen-Orient, la rive sud de la Méditerranée et l'Espagne. L'administration est de type impérial prolongeant les structures locales antérieures qui n'ont pas été détruites au moment de la conquête. Il n'y a pas de volonté de conversion des populations des terres conquises. Seules les tribus païennes de la péninsule arabique ont dû se rallier. Le Coran va être alors le seul corpus religieux existant. Les tribus sont toujours soumises à un juridisme de type tribal (d'ailleurs repris par le Coran qui n'invente rien sur ce plan !). Les populations non converties - et dont le ralliement religieux n'est pas souhaité - gardent leurs juridictions propres.

A côté du Coran, il y a la ‘ sîra , soit une forme de biographie du Prophète…

Cette histoire de la vie du prophète est une commande de la dynastie abbaside qui prit le pouvoir en 750. Ils descendent d'un oncle de Muhammad et sont donc eux aussi d'origine mekkoise. Cette première commande historiographique leur permet de légitimer leur dynastie à travers la valorisation de la figure prophètique qui commence déjà à se dé-tribaliser et à s'islamiser. Ce sont eux qui sortent du système tribal et qui ouvrent la porte des conversions sans que l'on ait besoin de se rattacher à une tribu. C'est à partir de ce moment que l'islam-religion commence à se construire ce qui provoque parallèllement l'essor des écoles juridiques dans différentes régions qui se mettent en place spontanément pour gérer le quotidien de la nouvelle société qui est en train de se créer.

A côté de cette biographie, il y a aussi le ‘
hadîth ’ et la 'sunna'. Que représentent ces textes ?

A partir de la sîra, les croyants plus basiques restés étrangers à la théologie produisent les "paroles de Muhammad" comme modèle. C'est la constitution du corpus qui deviendra celui de la tradition prophétique appelé à la fois hadîth et sunna du prophète (modèle du sunnisme). Le mouvement démarre en Iraq avec Ibn Hanbal (m; 855) où il est combattu par les théologiens. Le mouvement de collecte des paroles prêtées à Muhammad (souvent totalement inventées ou reconstruites à partir d'éléments variés) est très conséquent et constitue un immense bricolage au sens anthropologique. Ces textes issus de la tradition juridique ou totalement légendaires sont censés répondre à tout sur le plan du rituel comme de la vie en société… ce qui évidemment n'était pas le cas du Coran. Cet imposant corpus n'a jamais fait l'objet d'une véritable étude de critique historique parmi les islamologues.

Mais, aux yeux des sunnites, la validité de ces paroles est comparable à celles du Coran ?


Il est malheureusement mis sur le même plan de validité que le Coran et les croyants croient y trouver les réponses que le Coran ne leur fournit pas. Les chiites ont également un corpus de paroles prêtées à Muhammad du même ordre mais avec des paroles qui sont censées légitimer la thèse selon laquelle Ali - le cousin de Muhammad et père de ses deux petits-fils par sa fille Fatima - aurait dû succéder directement à Muhammad suivi par ses deux petits-fils puis par les seuls descendants du second, Husayn (celui qui meurt tragiquement à Kerbela en 680). Les paroles de ces descendants qui sont nommés imâm (guides) font également l'objet d'un corpus de paroles supposées authentiques dans le chiisme.

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Les musulmans ont-ils raison d’affirmer que les attentats n’ont rien à voir avec l’islam, alors que les terroristes les font au nom d’Allah ?

Non. Les attentats ont un lien avec l’islam contemporain, précisément. Il est faux de dire qu’il n’y aurait aucun rapport. Mais il faut préciser que la notion d'islam en général est un fantasme. L'islam doit toujours être situé dans une temporalité. Des musulmans d'aujourd'hui ont été fanatisés, y compris des convertis de la veille. Il faut travailler sur cette fanatisation. Malheureusement, le déficit d'histoire n'aide pas les musulmans - même les mieux intentionnés - à analyser cette dérive. Ils n'ont pas les arguments pour dissuader les exaltés qui croient servir une noble cause…

Comprenez-vous la crainte que suscite l’arrivée massive de réfugiés musulmans (sunnites en particulier) en Europe ?

Les réfugiés actuels issus de la classe moyenne syrienne ne viennent pas pour répandre l'islam mais pour survivre. Ce ne sont pas eux qui sont porteurs d'une volonté d'expansion.

Justement, l’islam est-il porteur d’une volonté d’expansion ?


Les idéologies djihadistes sont porteuses d'une volonté expansionniste (on a des exemples en France et en Belgique où certains vivent avec un ritualisme exacerbé et largement inventé). Inutile de dire que les idéologies djihadistes actuelles n'ont rien à voir avec ce qu'a été le djihâd historique dans les sociétés tribales de l'origine. A l’époque, nul ne pouvait contraindre un homme de tribu à s'engager dans une action quelconque. Le fait d'appeler au djihâd consistait à annoncer qu'on lançait une action et que l'on appelait à y participer. Il n'y avait aucune permanence dans l'engagement. L'insistance coranique démontre même la réticence à s'engager dans une action où l’on risque sa vie. On est très loin de l’actuel enthousiasme des combattants. Il faut donc lire le texte à l'envers. Les conquêtes qui suivirent la mort de Muhammad sont des razzias tribales et non des conquêtes musulmanes. Ensuite les califats mèneront une politique d'expansion impériale classique.

D’où vient alors le radicalisme actuel ?


Les racines les plus anciennes des frustrations actuelles remontent à la chute de l'Empire ottoman et à celles de la colonisation, des idéologies de compensation qui se sont développées en sourdine un peu partout comme une sorte de revanche. Les crises actuelles, en gros depuis la création d'Israël, ont alimenté des frustrations nouvelles d'abord tournées avec les nationalismes vers un retour de la grandeur arabe perdue. Depuis une quarantaine d'années le religieux a pris le relais du nationalisme, largement aidé par l'expansion de l'idéologie wahhabite.


Entretien: Dorian de Meeûs