Opinions

Une opinion d'Anne-Claire Orban, auteure.

Le rejet de l’autre et la discrimination sont vieux comme le monde. À partir de la fin du 18e siècle, avec les premiers efforts de classification des êtres vivants, on assiste aux premières justifications pseudo-scientifiques du racisme. Viendront ensuite de nombreux savants cherchant à démontrer l’existence de races humaines et à les hiérarchiser entre elles.

On considère généralement que le racisme se structure autour de 3 éléments majeurs : l’homogénéisation des groupes racisés par laquelle les caractéristiques propres à chaque individu disparaissent derrière celles du groupe auquel il appartient, présupposant certains comportements communs à l’ensemble des membres du groupe; la naturalisation de caractéristiques accolées au groupe qui implique la transmissibilité de celles-ci de génération en génération; la hiérarchisation de ces mêmes caractéristiques, les caractéristiques du groupe racisé étant considérées, dans le chef du locuteur, comme anormales, arriérées et inférieures.

Avec la mise en lumière des horreurs commises par le régime nazi, la lutte contre le racisme prit une réelle ampleur. Les instances internationales et les scientifiques affirmeront d’une même voix que les "races" relèvent exclusivement d’une construction sociale permettant de justifier l’exclusion ou l’exploitation de l’" autre". Les recherches en génétique confirmeront plus tard l’absence de tout fondement scientifique aux races.

Les races font place aux "cultures"

Malheureusement la réactivité des penseurs racistes a permis au racisme de trouver une nouvelle légitimité : n’est plus défendue l’idée d’une humanité divisée en "races" mais bien celle d’une humanité divisée en "cultures". Cette vieille théorie anthropologique remobilisée ne se fait que plus dangereuse tant ce discours séduit autant les parangons du racisme que ceux qui luttent contre !

Écoutez les différents sons de cloches des mouvements racistes, notamment chez les ultranationalistes, vous trouverez le même argumentaire basique : tout en reconnaissant la richesse de la diversité culturelle, ces protagonistes arguent que la présence de différentes cultures sur un même territoire n’amènera que conflit et chaos. Combattre l’avènement de sociétés multiculturelles, tel est leur nouveau combat ! Dans ce schéma, la "culture" n’est autre que la petite-fille de la "race" : homogénéisation, naturalisation et hiérarchisation (certaines "cultures" représentant la civilisation, les droits humains, le progrès, seraient plus "évoluées" que d’autres représentant l’arriération, la soumission et l’oppression). La différence ? Parler de "séparation des cultures" n’est pas encore condamné et arrive à se faire passer pour une idée raisonnable…

L’éloge néfaste de la culture ?

Tout cet argumentaire entretient l’idée d’une prétendue "perte culturelle", causée par les nouveaux arrivants "culturellement autre", les musulmans par exemple. Nulle reconnaissance de la capacité à chacun à s’adapter à un nouvel environnement ni du caractère toujours évolutif des cultures ! La culture, le patrimoine, le sirop de liège, deviennent un absolu intangible qu’il s’agit de défendre contre vents et marées !

Cet éloge de la culture salit également le mouvement antiraciste. Bien que la principale cause de dissonance reste la question de la laïcité, il arrive que les revendications culturelles prennent le pas sur la cause commune de lutte pour une société égalitaire. Le mouvement antiraciste se trouve dans la délicate position de condamner le racisme culturaliste (l’enfermement d’un individu dans une "bulle culturelle"), tout en reconnaissant la diversité des modes de vie et en permettant à chacun d’adopter le mode désiré. En donnant corps aux différences, le mouvement n’offre-t-il pas un terreau propice à l’argumentaire raciste ? Le mouvement de lutte contre le racisme doit trouver l’équilibre entre la reconnaissance d’une condition de vie commune à un groupe d’individu de par leurs traits physiques, habillement ou parcours migratoire tout en promouvant la libération de l’individu face à ces stéréotypes ! Reconnaître l’existence d’une condition d’" être noir", tout en luttant pour que les stéréotypes à l’égard des personnes de couleur s’estompent. Bref, reconnaître le racisme culturaliste ambiant sans s’y enfermer, telle est une des difficiles tâches à l’agenda la lutte antiracisme.

Avancer en rangs serrés

Cet enfermement culturaliste participe également à la fracture du monde associatif. Souvenez-vous des propos tenus par notre ministre N-VA en mars dernier : il n’aurait "jamais encore rencontré un migrant asiatique qui se dise victime de racisme". Malgré l’existence de discriminations envers ces citoyens, chaque association est bien trop concentrée à dénoncer les discriminations que subit "sa minorité culturelle" : principalement musulmans, juifs et citoyens de couleur noire. Le danger est encore plus grand lorsque ces mêmes associations entrent dans le jeu de la concurrence victimaire et se battent pour que "leur minorité" soit érigée en martyre du racisme aux yeux des médias et des pouvoirs subsidiant. Bataille qui annihile toute tentative de front commun. Aux associations antiracistes, il est temps de dépasser l’enfermement culturel et de réfléchir au projet global de société que nous désirons !

Instrumentalisation et usage abusif

Héritière intellectuelle de Levi-Strauss, je ne peux que m’insurger contre cette utilisation incessante et excessive du concept de "culture", enfermant les individus, servant à merveille la rhétorique raciste actuelle et participant à la fracture du mouvement antiraciste. Loin d’enfermer, la culture est un mode collectivement partagé de réponse au monde, mais évolutif et imprégnant chaque individu à des degrés divers. Nous sommes tous et toutes porteurs de différentes cultures, des êtres en eux-mêmes multiculturels !

Alors peut-on encore parler de racisme ? Oui. Et cela est plus que nécessaire. Il convient de sensibiliser les citoyens et la société civile à l’utilisation abusive et instrumentalisée du concept de "culture". Nous devons encore parler de racisme et lutter contre ce phénomène car lutter contre le racisme, c’est lutter pour une société égalitaire, qui fasse fi des différences d’origines des individus, qu’on les nomme "race" ou "culture".

Auteure de l’essai "Peut-on encore parler de racisme ?" pour Pax Christi, publié chez Couleur Livres.

Titre, chapeau et intertitres sont de la rédaction.