Opinions Les "soldats" de Daech sont nés sur le sol européen. Le problème se situe bien entre ce sol et notre réalité sociale. Le renforcement de la sécurité ne suffit pas. L’idéologie salafiste djihadiste n’explique pas tout.
Une opinion de Michael Privot (islamologue et auteur de "Quand j'étais frère musulman) et Sébastien Boussois (chercheur en sciences politiques (ULB) et co-auteur de "France-Belgique, la diagonale terroriste".


Nos jeunes voire désormais moins jeunes deviennent les armes de Daech et de sa sale guerre. En face, les pouvoirs en place peinent à déployer une stratégie à la hauteur des défis. Et pour cause : le développement d’une stratégie adéquate nous obligerait à regarder en face les multiples angles morts de nos politiques, nos impensés et nos impensables selon les termes de Mohamed Arkoun. Or, tant que nous continuerons à leur tourner le dos, Daesh, ou son prochain avatar puisqu’il y en aura un, aura beau jeu de frapper aux (multiples) défauts de nos cuirasses.

Dès les attentats de Paris en 2015, les gouvernements se sont précipités sur les mesures les plus évidentes à mettre en place : le sécuritaire. Ce n’était que juste mesure : des décennies d’austérité tous azimuts ont réduit - dans tous les pays européens - les capacités opérationnelles des forces de police, des services de sûreté, pour ne pas parler de la justice elle-même. Nous perdions par là même l’importance de l’information locale et de ce qui se passait exactement dans certains de nos territoires. Les augmentations de budget votées dans la foulée ne constituent qu’une bien maigre compensation. Ces mesures rassurent l’opinion, à l’heure des populismes. Pourtant, on n’a pas totalement échappé à des dérives, avec des accents divers selon les pays : la France et le Royaume-Uni étant à la pointe du profilage ethnique des musulmans. Est-ce que cela protège mieux les Britanniques ? Non, comme cela vient d’être tragiquement démontré à Manchester et Londres.

Surfocalisation sur le salafiste

Dans la foulée, on a questionné la transmission de nos valeurs, si la laïcité était suffisamment ou pas assez forte et transmise. On est passé d’une conversation sur le terrorisme, au salafisme pour s’embourber sur la question de l’islamophobie en particulier. On a ciblé les mosquées, tenté d’arrêter les financements externes des associations cultuelles musulmanes, mais en n’arrivant pas à des solutions de remplacement. On a parlé "islam européen" et formation des imams, reconnu la nécessité de ce genre de chantiers, mais sans y apporter de solution, perdus dans nos contradictions historiques des modèles d’organisation de nos sociétés. Et dans l’incapacité de tirer les conclusions de ces impasses - qui pourraient remettre en question les équilibres au sein de nos sociétés- d’aucuns voient, derrière l’épouvantail daeshiste, une église catholique revancharde prête à réinvestir avec frénésie la moindre once de terrain que la laïcité pourrait concéder au financement et à l’organisation du culte musulman en Europe. D’autres y voient le prodrome d’un grand remplacement et mettent la pression pour que des décideurs politiques, aux abois devant l’instabilité des électeurs, rechignent à s’engager dans tout projet de réforme un peu ambitieux. Enfin, participant du même effort d’évitement des angles morts, la surfocalisation sur l’islam (salafiste) comme idéologie seule responsable de ces massacres a permis de reléguer dans les marges politiques et médiatiques toute conversation sérieuse sur les multiples autres causes, qui créent les conditions favorables à l’explosion d’une telle violence politique : une triple crise en matière de gouvernance démocratique, financière et, finalement, sociale. Or, c’est précisément du fait de la synchronicité et de l’interconnexion de ces trois crises que sont générés, parmi nos enfants, les soldats et les soutiens de Daesh.

On n’y échappera pas : Brexit, montée du FN et des extrêmes droites en Europe de l’Est, Pegida, les Abaoud ou les Khuram Butt, ne sont que les facettes détestables d’un même mouvement d’ensemble : l’épuisement d’un mode de gouvernance politique qui n’en finit pas de servir une classe particulière au détriment de la collectivité et qui piétine toute expression démocratique qui contrevient à ses intérêts. Si certains groupes trouvent des débouchés politiques - souvent aux extrêmes - pour rappeler que l’on a tou-te-s droit à une vie digne du simple fait d’être né-e, d’autres ne s’y reconnaissent pas et s’emparent des grammaires de contestation politiques les plus radicales, y compris le salafisme djihadiste. Bien sûr, il serait simplificateur de réduire l’ensemble de ces personnes qui décrochent des valeurs de nos sociétés, à des marginaux. Mais le point commun pour quasiment tous est qu’ils sont nés sur notre sol, et que le problème se situe bien entre ce sol et notre réalité sociale.

Etats à l’os

En Angleterre, Teresa May part en campagne contre les droits humains qui auraient empêché la police de faire son travail. Dans le même temps, c’est elle-même qui a drastiquement réduit les effectifs de la police lorsqu’elle était ministre de l’Intérieur. D’autres ont eu beau jeu de charger le soi-disant modèle communautariste anglais. Pourtant, la France non-communautariste n’a nullement été épargnée. N’a-t-on pas partout affaire, et pas seulement en Belgique, à des "failed states", des Etats qui ne savent pas répondre à une menace parce que les fonctions régaliennes des Etats sont "à l’os" en termes de ressources ? Les droits humains ne sont pas en cause, mais une certaine façon de faire de l’antiterrorisme. Dans cette sale guerre, il apparaît aussi que nos services de sûreté jouent des jeux un peu trop dangereux. On se demande qui finit par manipuler qui. A ceci près que ce sont les populations qui paient la facture d’erreurs de jugement inacceptables.

Egaux devant la tragédie

Nous voilà au milieu du gué. Un renforcement de la sécurité voit le jour, mais mal paramétré, insuffisant et instrumentalisé pour réduire les libertés publiques fondamentales (protection des données personnelles, liberté de mouvement, d’association, libertés religieuses…) par des gouvernements fascinés par l’attrait du populisme droitier. On peine à évaluer la dangerosité de l’idéologie salafiste djihadiste par rapport à l’islam majoritaire. D’aucuns sont tentés d’en faire un facteur explicatif dominant, permettant d’éviter d’aborder tous les angles morts cités plus haut. Si d’aventure, cette idéologie est vraiment le danger suprême pour nos sociétés démocratiques et libérales, il convient de mettre les moyens pour le développement d’alternatives et d’une contre-propagande de poids. Face aux 3 milliards de dollars annuels dépensés par notre partenaire commercial saoudien pour inonder le monde d’une version de l’islam qui est, d’après Daech lui-même, le socle de son idéologie, ce ne sont pas les demi-mesures sur le financement et l’organisation de l’islam en Europe, les timides réflexions sur la formation des cadres religieux européens, le soutien aux organisations de prévention de la radicalisation par un Etat austère, ou quelques vidéos de sensibilisation ridicules qui feront le poids.

Chaque facteur de l’équation terroriste doit être apprécié à sa juste place, et pas uniquement le volet sécuritaire. Il va falloir aller au-delà de sa zone de confort, non pas pour restreindre les libertés fondamentales, au contraire, mais pour en tirer toutes les conséquences sur le fonctionnement de notre collectivité, dont la remise en cause des relations entre "religions" et Etat, l’organisation de nos démocraties et la répartition actuelle des richesses. En attendant, les populations comptent leurs victimes qui, elles, sont à l’image de nos sociétés : diverses, plurielles, bigarrées, de tous les horizons sociaux. Et peut-être égales, libres et fraternelles pour la seule fois de leur existence en partageant un même tragique destin. Pourquoi perpétuer ad nauseam ce scénario, alors que nous savons collectivement ce qu’il convient de faire ?