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Lorsqu'on parle de civisme, on aborde une problématique qui dépasse celle de la citoyenneté. Le civisme interpelle le citoyen comme le non-citoyen. Il les interpelle dans leurs comportements quotidiens, essentiellement dans leurs rapports avec autrui, car le civisme ne prend tout son sens que dans les relations que l'on entretient avec les autres. Il n'est pas une abstraction fruit d'une réflexion purement rationnelle. Il est un déterminant du comportement de l'individu dans ses relations sociales.

Si l'individu jouit aujourd'hui d'une très grande autonomie, qui n'a fait que s'accroître avec le développement de l'Etat providence, qui lui garantit la sécurité d'existence, et le développement technique et technologique, qui l'a libéré de certaines contraintes physiques et matérielles, ses relations avec les autres se sont diversifiées, multipliées et délocalisées. Elles ne se situent plus dans un cadre géographique limité et se révèlent de plus en plus éphémères.

Dans notre monde hétérogène et en perpétuelle mutation, que représente le civisme? Il implique d'une part le respect de la légalité, d'autre part le respect des autres dans leur identité et dans leur dignité.

Le civisme c'est d'abord le respect des normes émanant des autorités publiques, qui définissent les droits et les obligations de chacun en vue de faire régner l'ordre et l'harmonie dans la société. Etant donné que nous sommes tous égaux devant la loi, l'obligation que nous avons de la respecter génère en chacun de nous un sentiment de soumission individuel et collectif: en tant qu'automobiliste, je respecte le Code de la route, comme les autres automobilistes sont tenus de le respecter.

Les règles qui organisent la vie en société ont pour but l'intérêt général, qui n'est pas la somme des intérêts particuliers. Ceux-ci peuvent parfois ne pas être suffisamment pris en compte. Un conflit risque dès lors de surgir entre l'intérêt général et ces intérêts particuliers, qui sont souvent l'expression de droits acquis ou de privilèges. Si dans l'absolu les intérêts particuliers doivent s'effacer devant l'intérêt général, c'est généralement l'inverse qui se passe et c'est à une forme de rébellion contre la règle qu'on assiste, laquelle est constitutive de l'incivisme.

Cet incivisme est de plus en plus fréquent, au point qu'il entre dans les moeurs et, plus inquiétant, qu'on considère comme «normal» le non-respect du caractère contraignant des règles qui organisent la vie en société. D'ailleurs, celui qui viole une norme se sent le plus souvent en paix avec sa conscience. Les exemples abondent. Trente pour cent des automobilistes avouent qu'ils ne se sentent pas coupables lorsqu'ils violent le Code de la route; septante pour cent ne sont en rien gênés en engageant du personnel en «noir»; soixante pour cent ne se posent aucune question si dans leur déclaration d'impôt ils gonflent le montant de leurs frais professionnels. Les vols dans les grands magasins par les jeunes apparaissent entre eux comme un exploit, de même que le fait de voyager gratuitement dans les transports en commun.

Les explications de ce relâchement du civisme, c'est-à-dire de cette libéralisation des rapports sociaux, sont multiples. Il y a d'abord chez certains une espèce de révolte contre la société, dont ils se sentent exclus, et qui n'est porteuse d'aucun projet donnant un sens à leur destin individuel et collectif. Il y a ensuite dans un monde dominé par une lutte pour la vie, c'est-à-dire de plus en plus agressif, une espèce de repli de chacun sur lui-même, générateur d'individualisme et d'égoïsme. Il y a aussi la multiplication des textes légaux, enrichis régulièrement de nouvelles dispositions, qui donnent aux citoyens le sentiment que les normes sont inaccessibles et incompréhensibles: ils s'estiment dès lors juges de la norme et adopteront un comportement qui correspond à leur intérêt personnel. Il y a enfin l'absence à tous les niveaux de valeurs de référence qui pourraient constituer des repères éthiques: l'église catholique est en perpétuelle interrogation sur la portée des valeurs chrétiennes qui ne font pas l'unanimité; les responsables politiques n'ont que des messages sur la croissance économique, l'emploi, la fiscalité... et lorsqu'une référence est faite à des valeurs susceptibles d'être à la base d'un certain civisme, le contenu est généralement creux et peu opérationnel. Quant à l'école, sans doute ouvre-t-elle les esprits à la réflexion et à la critique, mais elle s'est révélée incapable de proposer aux jeunes une réflexion en profondeur axée sur le civisme.

Mais le civisme, outre qu'il impose le respect des normes, implique également le respect de l'autre dans son identité et dans sa dignité. C'est à ce titre qu'il y a lieu de condamner tous les comportements qui, sans constituer des infractions, ne sont pas respectueux des autres. Si l'automobiliste doit se conformer aux dispositions du Code de la route, il doit également conduire sans agressivité en intégrant dans sa conduite une certaine convivialité.

Le civisme a donc un double contenu: juridique, en tant qu'il implique le respect de la légalité au sens large du terme, éthique, en tant qu'il est fondé sur l'altruisme et le respect des autres.

Comment dès lors mettre fin à cette société gangrenée par l'incivisme et restaurer une certaine forme de civisme? Essentiellement par l'éducation et un meilleur encadrement collectif.

Eduquer au civisme peut être une mission de la famille, de l'école ou des responsables politiques.

La famille, malheureusement, se cherche: elle est à la dérive. Elle n'est plus le cadre privilégié de l'éducation, soit qu'elle a éclaté, soit qu'on se trouve en présence de familles recomposées dans lesquelles les liens sont souvent très artificiels. Devant les dérives civiques des jeunes, les parents se réfugient souvent dans le silence, abdiquant leur mission première.

L'école a un rôle essentiel à jouer dans l'initiation au civisme. Elle n'y parviendra que si elle intègre la formation civique dans toute la formation des jeunes et dans tous les enseignements et pas en introduisant dans les programmes scolaires un cours «d'introduction à la formation civique», qui a comme seul but de donner une fausse bonne conscience. Le civisme à l'école doit avoir une dimension transversale.

Quant aux responsables de la société politique, pour qui l'instauration d'une société fondée sur le civisme est le but premier de leur action, ils veilleront à dépasser les déclarations moralisatrices et purement éthiques et, par des actions concrètes, s'efforceront de réintroduire plus de civisme dans les relations sociales. Comment se montrer respectueux du Code de la route lorsqu'on est confronté au même endroit à sept panneaux de signalisation routière. Qui fait preuve d'incivisme? L'automobiliste qui ne les respecte pas ou les autorités publiques qui sont à l'origine d'une pareille cacophonie?

A cette mission éducative, il faut ajouter la mise en place d'un encadrement collectif, qu'il soit religieux, laïc, sportif, culturel... afin de ne pas laisser l'individu abandonné à lui-même, sans possibilité d'écoute, ni de dialogue. Il faut aussi créer de nouveaux lieux de rencontre, car les lieux de rencontre traditionnels ne remplissent plus leur fonction: les villages et les quartiers sont tombés dans l'anonymat, les lieux de culte sont désertés ou fermés. Il faut dans ce sens faire un effort d'imagination, que les pouvoirs publics se doivent de soutenir.

Restaurer le civisme, c'est bannir les tricheries, les compromissions et les stratégies machiavéliques, c'est essentiellement amener l'homme à prendre conscience qu'il est responsable de sa relation avec autrui. Ce n'est pas une utopie, mais il faut le vouloir.

© La Libre Belgique 2006