Opinions Une opinion de Michel Draguet, directeur général des Musées royaux des Beaux-arts de Belgique.

Il y a cinquante ans aujourd'hui Magritte s'éteignait. Le peintre laissait inachevé sur son chevalet un portrait hanté par le vide : absence de visage, corps évidé et main coupée posée sur un livre fermé. Magritte fermait les yeux après une vie dominée par l'effacement de soi et le repli dans une géographie des plus limitées. Étrange portrait pour quelqu'un qui aujourd'hui reste un modèle de liberté de pensée.

Malgré une réalité circonscrite à son couple et à une poignée d'amis repliés sur Bruxelles, Magritte s'est imposé comme une référence mondiale sans avoir à rompre avec son lieu d'origine. Son œuvre n'a cessé d'occuper l'actualité jusqu'à accueillir 700.000 visiteurs au Japon en 2015 et un demi-million lors de la rétrospective que lui a consacrée le Centre Georges Pompidou à Paris... Ville qui pourtant ne lui avait jamais accordé de succès. Sans oublier le public qui vient quotidiennement au Musée Magritte pour retrouver son œuvre et découvrir sa pensée. 

Quel héritage nous a-t-il légué ? D'abord, dès les années soixante, sur le mode d'une post-modernité critique puis, à partir des années 1990, d'une ironie critique qui sous l'égide "vache", interroge la peinture jusqu'à la tuer en un geste jubilatoire. 

Ainsi, de la linguistique à la philosophie, l'œuvre de Magritte a fertilisé la pensée contemporaine alors qu'elle constituait d'abord une poétique en même temps qu'une expérience radicale de liberté de penser. Leçon que son "fils" spirituel, Marcel Broodthaers, devait reprendre à son compte pour l'engager dans de nouvelles perspectives que les Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique mettront en lumière dans quelques mois à l'occasion d'une exposition. 

À cette filiation devait s'ajouter une jeune génération américaine qui avait découvert son œuvre - et en particulier ses "tableaux-mots" - en 1954 à l'occasion d'une exposition désormais célèbre organisée par Sidney Janis. Warhol, Rauschenberg, Johns puis Ruscha, Kosuth, Baldessari devaient puiser dans l'œuvre de Magritte tantôt le rapport singulier à l'objet défini comme la preuve de notre existence - le Pop donnera une inflexion sociologique à cette assertion - tantôt une revendication de la supériorité du visible sur le lisible. En Belgique, des artistes comme Jacques Charlier, Jan Fabre ou Wim Delvoye devaient donner une inflexion actuelle à ce que le regretté Jan Hoet qualifiait d'ironie visuelle. Depuis les générations se sont succédées et le rapport à Magritte n'a cessé de gagner en intensité. À travers le monde, son œuvre a connu une diffusion qui en fait sans doute un des références majeures de la création actuelle. En mêlant l'efficacité publicitaire à la poésie. En liant la pensée à un questionnement plutôt qu'à des affirmations. En s'attachant à l'art du passé comme à un vaste vivier de références qui définit la culture populaire. En faisant de l'image un territoire voué au plaisir.

Magritte est toujours vivant. Pourtant entendons-nous ce qu'il nous donne à penser ? Sommes-nous encore capables d'imaginer autrement la réalité qui nous entoure ? À l'heure d'une démocratie d'opinion généralisée, exerçons-nous notre libre libre examen ? Voyons-nous au-delà du langage ? Au-delà des conventions ? Magritte n'est pas un peintre d'images "faciles" qui triomphent en cartes postales ou en posters. Subversif, il nous a donné les clés d'une pensée libre capable de ré-enchanter le réel. Sans s'arrêter aux hypothèses sociologiques ou aux thèses psychologiques, il a fait de la représentation un terrain d'expérimentations libertaires. À nous d'en tirer parti pour réinventer le monde. Il en a un urgent besoin... aujourd'hui !