Opinions
Une chronique d'Armand Lequeux. 


Le débat est clivant, comme alors la question royale. Mais dans ce monde en mutation, chacun devra prendre position.


Il y a longtemps, je crois, qu’une question aussi clivante ne s’est plus posée dans notre société. L’intitulé même de cette question fait débat. Faut-il parler d’accueil des réfugiés ou de gestion du flux migratoire ? De migrants ou d’étrangers en situation illégale ? Pour une partie de nos concitoyens, l’hospitalité est une valeur sacrée supérieure aux lois et décisions administratives. A leurs yeux, aucun être humain ne peut être considéré comme illégal. Ils prennent au sérieux la déclaration universelle de 1948 selon laquelle "tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits". Ils n’accueillent pas toute la misère du monde, ils ouvrent leur porte à Ibrahim qui a trop froid et ils sourient à Karim en lui proposant du thé brûlant avec beaucoup de sucre ! On les traite de naïfs, mais lorsqu’ils hébergent des réfugiés transis et désespérés, ils sont plus que d’autres conscients qu’il est urgent de réfléchir ensemble aux questions structurelles belges, européennes et mondiales du pourquoi et du comment de la présence de ces hôtes qui ont traversé le désert et la mer pour venir chez nous. Réfléchir ensemble, ça signifie avec les réfugiés eux-mêmes évidemment ! Ce n’est pas en les chassant de nos parcs et de nos gares pour les cacher dans des centres fermés que nous pourrons apprendre à les connaître et à comprendre leurs parcours et leurs motivations. La question leur paraît urgentissime. Pour eux, notre siècle sera sans frontières ou ne sera pas !

Pour d’autres, il convient d’abord de gérer le phénomène migratoire en évitant tout ce qui pourrait provoquer un appel d’air. Soyons humains bien sûr, mais surtout fermes et faisons comprendre à ces gens qu’ils sont ici pour de mauvaises raisons et qu’ils doivent rentrer chez eux. Nous avons chez nous nos SDF, nos chômeurs et nos pensionnés pour qui nous réservons notre Sécurité sociale, etc. Vous connaissez ce discours qui se prolonge généralement par le classique "je ne suis pas raciste, mais…" avant d’en arriver à un appel à la raison et au strict respect des lois.

Evitez soigneusement d’évoquer ce thème brûlant avec votre entourage si vous souhaitez privilégier votre sérénité et éviter d’apprendre que votre parent, votre ami ou votre collègue de travail tient fermement à son opinion qui diffère radicalement de la vôtre. Les questions clivantes ne sont pas neuves bien entendu, souvenons-nous de la question royale, du pacte scolaire ou de la dépénalisation de l’avortement, mais celle-ci contrairement aux autres n’est pas soutenue par les piliers classiques de la société belge. Autrefois, chacun tendait à aligner sa façon de penser les questions sociétales sur les réponses du pilier auquel il appartenait, par choix ou par tradition. Les socialistes comme ci, les libéraux comme ça et les sociaux-chrétiens couci-couça. Aujourd’hui, à l’évidence les piliers s’effritent et, à propos des réfugiés/migrants, se révèlent particulièrement impuissants à proposer une attitude cohérente. Sur cette question, le silence du parti socialiste est assourdissant. Oseront-ils encore chanter "L’Internationale sera le genre humain" lors de leur prochain congrès ? Le camp libéral est divisé entre le père et le fils… Quant au Saint-Esprit ? Il semble particulièrement frileux. Le Pape prend une position sans ambiguïté en faveur de l’accueil des réfugiés, mais l’Eglise de Belgique ne se fait guère entendre sur ce thème qui a non seulement des résonances communautaires, mais qui pourrait aggraver la fracture entre une confortable tradition catholique légaliste et des francs-tireurs qui prennent au sérieux l’appel évangélique à l’accueil inconditionnel des plus démunis d’entre nous.

Nous évoluons à l’évidence vers une société dans laquelle, face aux grandes questions qui se posent dans ce monde en mutation, chacun à titre personnel devra prendre position en fonction de ses croyances, de ses réflexions et in fine de ses valeurs. On peut craindre le chaos et les dérives égoïstes que cela implique. On peut également se réjouir de l’autonomie et de la liberté qui s’éveillent entre nous et en chacun de nous.