Opinions

Noël, Nouvel an, temps de fêtes. D’autres moments commémorent un temps tragique, comme le 11 novembre. Des rites - religieux ou non - ponctuent ces moments fondateurs de la vie familiale et de la vie collective. Par la fête et la commémoration, les groupes humains se mettent en scène, se montrent, se regardent, se célèbrent. Pendant le temps de Noël-Nouvel an, on se montre dans la joie et on se raconte la belle histoire du vivre ensemble.

Le calendrier festif est marqué par les sédimentations de l’Histoire. Le temps religieux, avant tout chrétien, a laissé son empreinte. Et puis, il y a l’empreinte du temps de la cité et du village, parfois mélangé au temps chrétien : fêtes patronales et carnaval. Depuis les Etats modernes, c’est aussi le temps des fêtes citoyennes qui célèbrent la collectivité politique. Et, enfin, les fêtes du temps social, dont le 1er mai est la plus emblématique.

Ces derniers temps, on parle d’adapter le calendrier. On parle de jours de fête que chacun prendrait à sa guise. La recherche pragmatique de solutions - notamment à l’égard des musulmans - aurait avantage à prendre un peu de recul. Il serait important de repenser le festif pour une société du XXIe siècle.

Les fêtes citoyennes. En Belgique, on continue à célébrer à l’identique la fête qu’on appelle "nationale". Il serait temps d’en faire une fête "fédérale", où les entités fédérées se mettent en scène, se disent ensemble. Et si la date ne convient pas, il faudrait en trouver une autre. On pourrait se demander si le défilé militaire, clou de cette fête, est ce qui exprime au mieux, à lui seul, la réalité de la fédération.

Par la même occasion, comment repenser le sens des fêtes des entités fédérées ? Dans la veine des fêtes citoyennes, il est étonnant que l’Union européenne, fait politique majeur des soixante dernières années, ne soit pas célébrée par un jour de fête commun aux pays de l’Union. Serait-ce le signe que l’Europe n’est que pragmatisme procédural plat et contraignant, sans aucun souffle ni émotion ?

Parmi les reformulations des fêtes citoyennes existantes, le 11 novembre, qui commémore l’horreur d’une guerre, pourrait devenir une grande journée de la paix. Elle pourrait d’ailleurs devenir, pourquoi pas, aussi la journée de l’Europe.

Pour ce qui est des fêtes du temps social, le 1er mai comme moment qui célèbre les travailleurs pourrait élargir sa vision. En Belgique, ce moment est celui socialiste-communiste. Les autres syndicats ne le célèbrent pas. Etonnant. Ce n’est pas le cas d’autres pays. Depuis quelques années, les libéraux font aussi leur contre-défilé. Vieux schémas. Par contre, il aurait beaucoup de sens à en faire une fête de l’activité laborieuse, quelle que soit sa forme, pour célébrer le fait fondamental de la condition humaine, celui de l’agir indispensable, du rapport à la matérialité, de la justice sociale.

Le mouvement féministe a inventé, dans les années 1970, sa fête : la journée de la femme. Idée importante qui pourrait être élargie. Nos sociétés recherchent un équilibre nouveau dans les rapports de genre, portent un regard nouveau à l’homosexualité et à l’hétérosexualité. Nos sociétés recherchent aussi un ajustement dans les rapports entre âges : l’enfance, l’âge adulte, le troisième âge, le quatrième âge.

Nos sociétés cherchent à renouveler les rapports entre personnes de traits physiques et de capacités physiques différents. Elles cherchent un équilibre nouveau entre activité humaine et monde de la nature. Voilà une fête qui pourrait tout simplement célébrer la "vie", la joie d’une vie collective qui recherche des cycles naturels harmonieux, tolérants et paisibles.

Les fêtes religieuses sont actuellement uniquement chrétiennes. Les sociétés changent. Tout d’abord, il faudrait commencer à parler de fêtes convictionnelles. Certaines fêtes, associées au temps chrétien, pourraient être abandonnées. De nombreux pays européens l’ont déjà fait : l’Ascension, le 15 août, les lundis de Pâques et de Pentecôte. Beaucoup de chrétiens n’y trouveraient rien à redire.

Le secteur touristique pourrait se plaindre, à tort, car d’autres moments festifs pourraient voir le jour. Le 1er novembre, jour de la fête chrétienne de Tous les saints, suivie du jour de commémoration des défunts, pourrait être déplacé et transformé. Par exemple, le premier week-end de novembre, pour instaurer le week-end de la mémoire des ancêtres que chacun célébrerait selon sa conviction. Le point commun : tisser les liens avec les gens avant nous. Lien que les sociétés contemporaines tendent à ignorer, plongées dans le présent de la consommation et dans le futur du progrès attendu.

Pour ce qui est des autres convictions, l’Aïd, le Yom Kippour, l’illumination du Bouddha pourraient devenir des jours festifs pour tout le monde. Les agnostiques et athées pourraient célébrer une fête : fêtes des libertés, de la raison, des lumières

Dans les débats actuels, on parle de laisser des jours de fête à usage de chacun. C’est une vision très individualiste. A part les difficultés concrètes d’application, les familles sont de plus en plus mixtes de conviction. Les uns seraient en congé festifs et les autres pas. En plus, ces fêtes aux choix confortent les clôtures communautaristes. A chacun sa fête.

Or, l’enjeu des sociétés contemporaines, que l’on dit interculturelles, est de reconnaître autrui : même si ce n’est pas une fête de ma conviction, elle est aussi une fête, car c’est la fête de certains de mes concitoyens. En plus, en essayant de comprendre le sens de cette fête qui n’est pas la mienne, j’enrichis aussi mon sens du festif. C’est toute une autre vision de l’ouverture, du respect et de la construction collective. Ce ne sont plus les "piliers" qui se font face, mais c’est un collectif, chacun dans son identité de conviction. C’est citoyenniser les particularités.

Réinventer le festif pour prendre un peu d’air frais dans une année qui s’annonce à divers titres un peu morose.