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Pour le prix Nobel Christian De Duve, les religions peuvent nous aider à contempler le mystère. A condition de se défaire de leurs croyances mythiques, déclarations irrationnelles...

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Les questions existentielles, l'origine de l'univers et le sens de la vie - d'où venons-nous, où allons-nous? - qui toujours se posèrent aux humains, préoccupent aujourd'hui peut-être plus encore qu'hier de très nombreux esprits.

La réponse des religions ne paraît pas vraiment à cet égard très satisfaisante, provoquant même une désaffection vis-à-vis des croyances et de la foi. D'un côté, faute de fidèles, les Eglises se vident et d'autre part les rassemblements mondiaux JMJ avec le Pape font le plein et rencontrent toujours le même succès. Cologne aujourd'hui le confirme. Comment expliquer cette contradiction?

Elle prouve une chose évidente. Les jeunes, en mal d'idéal et à la recherche de valeurs essentielles, ressentent dans la situation actuelle chaotique un énorme besoin de pouvoir s'accrocher à une bouée, de suivre un guide et surtout de communier ensemble dans la poursuite d'un même but, d'un même dessein.

Mais qu'on ne s'y trompe pas, l'idéal religieux d'une relance de l'évangélisation, s'il séduit un certain nombre, ne correspond pas nécessairement au désir profond d'une majorité de jeunes. Beaucoup éprouvent simplement la joie d'être ensemble, de découvrir des jeunes d'autres pays, de ressentir - toutes races confondues - les mêmes émotions, mais aussi d'oeuvrer pour la paix et le dialogue et bien évidemment contre le racisme et l'exclusion.

Le rapprochement et l'amitié entre les peuples et les ethnies les intéresse probablement plus qu'un appel à un renouveau religieux. Le slogan «make love, not war» - l'amour contre la haine - leur convient peut-être beaucoup mieux.

Cela se vérifie aussi dans les grands shows et events musicaux - parades, festival Couleur Café ou autres, télévisés ou non - sortes de grand-messes festives où les jeunes éprouvent les mêmes sensations et communient à un même rythme qui les transporte et les met parfois dans un état proche de l'extase.

Mêmes transports et mêmes émotions aussi lors de certains shows ou émissions de variétés, comme par exemple la récente «Dolce Italia» à Florence, où un échange international extraordinaire d'émotions amoureuses se tisse entre les stars de la chanson venues d'horizons divers et un public jeune merveilleusement réceptif, entretenant ensemble d'intenses liens de communion.

Est-ce à dire que les shows disons laïcs vont à l'avenir prendre la place des rassemblements religieux? Rien n'est moins sûr. Il y a en fait de quoi satisfaire tous les appétits. Des jeunes continueront à s'interroger sur le sens de la vie et de l'existence et à cultiver des préoccupations métaphysiques, alors que d'autres, ou peut-être les mêmes en partie, s'abreuveront à des sources humanistes et dynamiques plus attirantes encore.

En effet, face à l'enseignement traditionnel dispensé aujourd'hui par les religions, un questionnement fondamental subsiste. De plus en plus, beaucoup de jeunes et d'adultes prennent leurs distances vis-à-vis du contenu dogmatique de la foi aussi bien dans le christianisme que dans le judaïsme ou l'islam. Ils remettent en question un credo désormais obsolète et non crédible. Sont-ils pour autant devenus agnostiques ou athées? Probablement que non, ils se veulent simplement humanistes et soucieux de développer en eux une spiritualité qui leur est propre.

Nombreux parmi eux rejoignent la pensée actuelle du prix Nobel Christian De Duve, professeur émérite de l'Université catholique de Louvain, qui, dans son ouvrage «A l'écoute du Vivant», et plus spécialement dans le dernier chapitre«Et Dieu dans tout cela?», se livre à une déchirante mais inéluctable remise en question.

Dieu, écrit-il, est en réalité une création, une invention humaine. Il estime que les dogmes reflétés dans le christianisme par le Credo sont en contradiction totale avec la science moderne. Le phénomène de la vie, affirme-t-il, s'est produit sans l'aide d'un quelconque principe vital ou d'une intervention divine. La vie en réalité est née naturellement par le seul jeu des lois physiques et chimiques et par le fait de l'évolution.

Plusieurs enseignements religieux, basés sur des croyances inspirées des Ecritures, tenues pour divinement révélées, sont désormais inconciliables avec les découvertes de la biologie moderne. Pour redevenir crédibles, les religions devraient modifier tout leur enseignement mais ce bouleversement total n'est pas pensable, car le poids des structures hiérarchiques, la crédulité et l'absence d'esprit critique des masses sont tels qu'un changement fondamental est inimaginable.

Il faut donc rester réaliste. Dès lors, pour les croyants convaincus et sincères et pour les innombrables fidèles qui ne se posent pas de questions et qui sont sûrs de posséder la vérité, les religions doivent évidemment subsister car elles représentent pour eux une voie de salvation non discutable. Il faut aussi considérer que le sentiment religieux fait partie de la nature humaine et qu'il se constate à toutes les époques et sous toutes les latitudes.

Il est parfaitement légitime, écrit encore Christian De Duve, de s'affirmer aujourd'hui disciple de Moïse, de Jésus-Christ, de Confucius, de Bouddha ou de Mahomet, à condition de ne pas lier cette allégeance à un dogmatisme intolérant, prosélyte et dominateur. L'éthique a ses grands maîtres, au même titre que la science, la littérature, l'art et la philosophie. On ne démérite pas en les suivant.

Mais les religions devraient malgré tout, affirme le prix Nobel, se débarrasser de leurs croyances mythiques, de leurs déclarations irrationnelles, de leurs enseignements obscurantistes, de leurs rituels magiques, de leurs prétentions abusives à une légitimité supérieure, de leur recours au chantage moral, sans compter parfois leurs appels à la violence. Dépouillées de tous ces accessoires, mais en conservant intact le sens du sacré, elles peuvent nous aider à contempler le mystère.

Ceci dit, beaucoup d'anciens croyants ayant pris les religions et la foi actuelle en désaffection, et en situation de distanciation croissante à l'égard des enseignements religieux, restent néanmoins spiritualistes, émerveillés qu'ils sont par les secrets étonnants du mystère de la création et le spectacle prodigieux de la nature.

Pour eux, et pour tous les agnostiques ou incroyants, il faudrait maintenir à leur intention des églises ouvertes et accueillantes mais aussi d'autres endroits de recueillement. «Il est juste et bon, conclut Christian De Duve, qu'hommes et femmes se réunissent dans les églises, non plus pour implorer un Dieu de facture humaine, lui demander des faveurs ou même le révérer, mais pour se recueillir, contempler, méditer... et se fondre dans le mystère», en quête de la Réalité Ultime.

© La Libre Belgique 2005