Opinions La place des religions dans les sociétés occidentales fait dire aux plus grands noms de la philosophie politique que l’on vit dans une société post-séculière. Il s’agit maintenant de justifier, de démontrer le bien-fondé de ses convictions. Une opinion d'Olgierd Kuty, professeur émérite de sociologie de l'ULg.

Dans le débat actuel sur les cours de religion et de morale, une dimension tout à fait nouvelle est apparue depuis une vingtaine d’années. Elle mérite d’être mieux connue car elle concernera le contenu des futurs échanges en classe entre professeurs et élèves. Cette connaissance peut déjà être utile pour les réflexions actuelles au sein de la Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB).

En effet, les cartes se redistribuent en ce qui concerne la place des religions dans les sociétés occidentales. Jusqu’alors, on parlait de sécularisation pour observer le déclin, voire l’effacement progressif des pratiques et croyances religieuses dans l’Occident. Ce diagnostic est aujourd’hui remis en question par les plus grands noms de la philosophie politique (Rawls, Habermas, Gauchet,…) qui préconisent de s’appuyer sur les ressources rationnelles des religions pour approfondir le débat public. C’est aussi le cas de Jean-Marc Ferry de l’ULB lorsqu’il déclare au sujet de ses livres "Les lumières de la religion" et "La religion réflexive" : "Nous avons vraiment besoin des catégories théologiques de la faute, du péché, du pardon et de la rédemption […] Nous ne pouvons pas entreprendre de constituer des unités méta-nationales (européennes) sans passer par des processus longs et difficiles de réconciliation."

Un phénomène inédit

Il apparaît donc que la thèse de la sécularisation doit être réévaluée. Les sociologues proposent le concept de société post-séculière pour rendre compte de ce phénomène inédit. Inédit parce que, depuis 4 siècles, la modernité politique reposait notamment sur le renvoi des convictions religieuses dans la sphère privée. C’était la solution trouvée pour mettre fin aux Guerres de religions : l’Edit de Nantes (1598), Hobbes (1651) et puis le libéralisme (19e siècle) ou la laïcité française avaient entériné cette formule qui a marqué nos sociétés jusqu’il y a peu.

De la sphère privée à l’espace public

Selon les philosophes politiques précités, la privatisation des convictions appartiendrait au passé : elles sont aujourd’hui appelées dans l’espace public.

Pour expliquer cette réalité, la sociologie souligne deux faits. Il y a d’abord l’absolue nouveauté des défis éthiques contemporains : la bioéthique, la sexualité, le mariage, l’euthanasie, les biotechnologies, la responsabilité envers la planète. Il y a ensuite l’Etat qui se trouve affaibli. Hier, pour traiter les problèmes d’ordre public ou de politique économique, il disposait d’une légitimité politique fondée sur un partage d’orientations communes. Aujourd’hui, la nature nouvelle des défis à traiter a ébranlé cette légitimité politique : le relatif consensus de valeurs antérieur a disparu face à l’actuel pluralisme normatif avec ses comités éthiques, des conférences de consensus et autres lieux pour entendre la société civile.

Notons qu’il ne s’agit pas ici d’un retour en force en Occident des croyances religieuses classiques des années 50 et 60, de la réaffirmation des convictions dans leur forme antérieure. Il est question ici des ressources rationnelles des religions.

Les ressources rationnelles des religions

Notre temps n’est plus celui d’une Vérité (Révélation ou Raison), proclamée par des autorités, religieuses ou laïques, attendant une grande adhésion. Tous les acteurs, et donc aussi les jeunes, et non plus les seules élites comme autrefois, sont mobilisés dans un travail de redéfinition de leur rapport personnel aux croyances, qu’elles soient religieuses ou laïques. Il s’agit maintenant de justifier, de démontrer le bien-fondé de ses convictions.

Ce qui entraîne une autre question : qui définira le degré de justification acceptable de ces ressources, par exemple religieuses, qui jugera de leur bien-fondé ? On se doute que les réponses ne seront pas les mêmes si elles émanent du monde religieux ou du monde laïque.

L’Ecole va devenir aussi un lieu de justification de ses croyances. Telle est la vraie dimension du futur dialogue inter-convictionnel : indépendamment de leur adhésion personnelle ou non à des croyances religieuses, les jeunes auront à s’interroger sur les ressources rationnelles de toutes les religions, y compris de l’islam. Ainsi, pour la première fois dans l’histoire de l’Occident, la jeune génération, avec l’aide de la philosophie et de la sociologie, abordera une telle thématique.

Il faut bien prendre la mesure de cette nouveauté. La jeune génération est déjà rompue aux négociations et aux relations contractualisées. Face aux anciennes générations, elle tranche également sur ses axes culturels que nous connaissons mal : comment articule-t-elle hyperindividualisme et solidarité, rapport à l’autorité et pragmatisme, authenticité et respect; et qu’en est-il de la tolérance ? Par exemple, une enquête a suggéré que s’il y a une plus grande tolérance des jeunes, celle-ci s’accompagnerait peut-être aussi d’une relative indifférence aux croyances des autres.

La dynamique du futur dialogue inter-convictionnel sera profondément innovatrice, au croisement des ressources rationnelles des religions, de la négociation et des nouveaux axes culturels des jeunes.


***Titre, chapeau et intertitres sont de la rédaction