Opinions

La sécularisation a fait de l'Eglise une institution parmi d'autres. Mais face à l'«ultramodernité», les croyants ne doivent plus se taire et prendre position sur les questions éthiques et de société (1).

Rédacteur en chef du journal «Dimanche» (2)

Peu avant sa mort, le pape Jean-Paul II avait adressé aux évêques de France une lettre à l'occasion du centième anniversaire de la loi de séparation de l'Eglise et de l'Etat (9 décembre 1905). Une invitation aux uns à ne pas avoir peur de la religion et, aux autres, à s'engager au nom de leur foi. Bref, une proposition de collaboration. Cette lettre pourrait être lue avec profit par les Belges. Ne serions-nous pas une étape en retard alors que, en son temps, la constitution belge était en avance? Quelques réflexions.

Dans les années 70, l'expression «désenchantement du monde» désignait le retrait de la religion. Le sociologue américain Peter L. Berger, s'en était fait le chantre. Trente ans plus tard, il n'hésite pas à dire qu'il s'est trompé. Dans un livre plus récent paru sous le titre «Le réenchantement du monde» (Bayard 2001), il rassemble des études sociologiques montrant que «la contre-sécularisation est au moins aussi importante, dans le monde contemporain, que la sécularisation», même si, reconnaissent les différents auteurs, l'Europe semble faire exception.

La surprise est que, aujourd'hui, le même mot « désenchantement» est souvent utilisé à propos de la politique et de la modernité elles-mêmes. Les rêves aux couleurs de progrès semblent en effet s'être évanouis. Nous sommes entrés dans ce que le sociologue Jean-Paul Willaime appelle «l'ultramodernité». La modernité, caractérisée notamment par l'avènement du sujet individuel et une foi aveugle dans le progrès, sur fond de libéralisation économique mondiale, se radicalise. En même temps, elle prend conscience de ses limites. Notre monde est inquiet.

Vers une nouvelle forme

de présence

Le temps est bien révolu où religion et politique vivaient une alliance pour le meilleur et pour le pire. La loi de 1905, en France, a codifié la séparation de l'Eglise et de l'Etat, séparant hélas du même coup société et religion. Après avoir distingué, il aurait fallu envisager un partenariat pour éviter que cette distinction ne devienne concurrence, que l'autonomie ne se transforme en autarcie et que ces deux sphères de l'humaine condition ne vivent dans l'ignorance et la méfiance mutuelles.

Maintenant que, heureusement, la religion - catholique, chez nous - a perdu dans nos pays son pouvoir de régir la société et les individus et qu'elle ne cherche plus à le récupérer, elle peut trouver une nouvelle forme de présence et d'action dans la sphère publique. Il est aujourd'hui possible de redécouvrir le rôle positif des religions comme proposition de sens et ressource éthique dans des sociétés sécularisées et pluralistes. L'historien Alexis de Tocqueville (1805-1859), dans son célèbre «De la Démocratie en Amérique», écrivait déjà: «La religion est beaucoup plus nécessaire dans la République qu'ils préconisent que dans la monarchie qu'ils attaquent, et dans les républiques démocratiques que dans toutes les autres» (I, 9. 9).

Politique et religion ont donc beaucoup à se dire et on ne peut que se réjouir de l'article 51 de la Constitution européenne. Il prend place dans le Titre VI consacré à la vie démocratique de l'Union: «Reconnaissant leur identité et leur contribution spécifique, l'Union maintient un dialogue ouvert, transparent et régulier avec ces églises et organisations (philosophiques et non-confessionnelles)» (51, 3). Celles-ci ont en effet à apporter une contribution spécifique, car, à la différence d'autres associations de la société civile qui ont chacune un intérêt particulier, «elles représentent d'abord une vision globale sur les humains et sur la société» (Ignace Berten, «Revue théologique de Louvain», 2004).

La laïcité à la belge

En France, il y a séparation pure et simple entre l'Eglise et l'Etat. La religion est une affaire strictement privée. Cette laïcité à la française ne caractérise pas le système belge. Notre pays ne connaît certes pas de religion d'Etat, mais une alliance est scellée entre les religions et l'Etat, dans l'indépendance réciproque. La Constitution belge de 1831, en effet, accorde aide et protection au clergé et aux établissements religieux en tant que tels. La loi-programme concernant le traitement des imams, votée en décembre 2004, en est la parfaite illustration. En son temps, le Congrès national a motivé le financement des cultes par le service social rendu. Pour la plupart des députés d'alors, libéraux comme catholiques, la société avait besoin de la religion. L'Etat était donc en devoir de protéger les cultes.

De plus en plus, dans nos pays, l'Eglise (catholique) deviendra une institution parmi d'autres. A ce titre, elle sera une proposition parmi d'autres. Cela fait partie du jeu démocratique. Elle ne devrait donc pas hésiter à prendre position sur les grandes questions éthiques et de société. Se taire serait être en retard d'une guerre. La théorie de l'enfouissement n'est plus adaptée à cette «ultramodernité» où la société a besoin d'entendre toutes les voix pour alimenter le débat et donner une chance à l'avenir. Et il y a urgence. En finale de son livre «Le goût de l'avenir» (Seuil, 2003) où il invite à reprendre les rênes de l'histoire, Jean-Claude Guillebaud ne cache pas une certaine inquiétude. Il craint que notre monde ne soit livré aux logiques mécaniques d'un «processus sans sujet» et que nous dansions «sur le pont du Titanic plutôt que de ressaisir la barre du navire».

Mondialisation ambiguë

Cette problématique religions/société est aujourd'hui à voir dans un contexte plus large, celui de la mondialisation. Ce processus en cours et bien ambigu. Il fait naître deux mondes, celui des nantis et celui des exclus. Et tout donne l'impression que la brèche entre les riches et les pauvres - les personnes comme les pays - s'agrandit. Il est temps de faire écho à la question de Gustavo Guttierez, le père de la théologie de la libération, au Forum social de Porto Alegre de 2003: «Quelle mondialisation voulons-nous?» Notre planète deviendra-t-elle une immense multinationale écrasant les pauvres ou s'orientera-t-elle vers une société plus fraternelle?

Déjà un Jean XXIII, en 1963, dans son encyclique «Pacem in terris», appelait de tous ses voeux un gouvernement mondial au service de la fraternité entre les peuples. Jean-Paul II parlait de citoyenneté mondiale. Les religions, depuis longtemps plus internationales que les pays, ont sans doute ici quelque chose à apporter. Par le dialogue interreligieux, qui progresse, elles peuvent devenir pour notre humanité comme une parabole de «globalisation» réussie. La citoyenneté mondiale ne se réalisera pas - c'est de plus en plus évident - sans le concours des religions qui ont, elles aussi, encore de nombreux pas à faire.

(1) Titre et sous-titre sont de la rédaction.

(2)Webhttp://www.dimanche.be

© La Libre Belgique 2005