Opinions

RODOLPHE de BORCHGRAVE, président de l'association «Philosophie & Management» (1)

Au quotidien, vivre avec l'argent ne soulève pas de question particulière. Quelle activité, quelle société serait imaginable sans argent? Le succès et la viabilité de l'entreprise ne se mesurent-ils pas à sa capacité de gagner de l'argent? L'argent et la monnaie, sa représentation, sont des fondamentaux de l'économie. Les macro-économistes surveillent étroitement les agrégats monétaires. En chaque individu, un financier calcule et soupèse constamment des paramètres monétaires: taux d'intérêt, rendement, taux de change... Pourquoi donc faudrait-il penser l'argent? Doit-on penser l'air qu'on respire?

Observateurs et acteurs de la vie économique remarquent que la monnaie mène de plus en plus une vie propre par rapport à l'économie matérielle. «On vit dans un monde où il n'y a plus de commune mesure entre le secteur économique et les marchés financiers» (Maurice Lippens, in Exception/Echo, 10 mai). Où est le problème? Il est difficile d'échapper au sentiment que cela ne se passe plus tout à fait comme il le faudrait en principe. Il y a visiblement comme une odeur d'arroseur arrosé dans cette histoire d'argent qui vit sa vie. Parmi les trop rares réflexions publiées sur cette question, il faut signaler trois perspectives récentes très différentes, mais convergentes par certaines conclusions.

D'abord Joseph Stiglitz, prix Nobel d'économie (2001). Dans le contexte d'après guerre, le maintien de l'équilibre global est confié à trois institutions: le FMI, la Banque Mondiale et l'OMC. Le FMI fut créé avec une vocation plutôt keynesienne: relancer les politiques économiques en panne. Pour Stiglitz («La grande désillusion», Fayard 2002), on est passé progressivement au «consensus de Washington», qui valide les «bonnes» politiques de développement et de «SAMU économique». Les interventions du FMI ont mis l'accent sur la lutte contre l'inflation et l'équilibre budgétaire, au détriment de la croissance. En conséquence, on n'a eu ni le développement ni la stabilité souhaités mais des ruptures sociales et des crises. Pourquoi? Pour Stiglitz, il y a eu comme un détournement des politiques et ressources du FMI au profit d'une logique purement financière et bancaire. «Ce que la communauté financière juge bon pour l'économie mondiale est bon pour l'économie mondiale et il faut le faire.» Cela a amplifié les crises, parce que le FMI serait intervenu surtout pour prévenir les problèmes des banques. Qu'aurait-il fallu faire? Selon Stiglitz, il eut d'abord fallu soutenir les processus sociaux et démocratiques du développement. Que le diagnostic et le jugement de Stiglitz soient excessifs ou non importe peu ici. L'essentiel pour notre propos est que son analyse pointe vers un éventuel décalage entre l'évolution de la monnaie et celle de la société.

Voyons ensuite ce que nous propose Michel Aglietta, co-auteur avec André Orléan de «La monnaie entre violence et confiance» (Odile Jacob 2002). Aglietta et Orléan étudient l'histoire de la monnaie dans une perspective à la fois anthropologique et institutionnelle. Penser la monnaie, c'est échapper à la dichotomie du tout ou rien monétaire. L'argent n'est pas neutre mais il est un élément de la socialisation. Il est un phénomène social total et il faut tenter de penser ce processus de socialisation. Orléan et Aglietta proposent ce qu'ils appellent l' «hypothèse mimétique». Celle-ci, inspirée de l'anthropologue René Girard, explique le rôle de la monnaie comme un mécanisme qui empêche la violence de prévaloir dans la société. A l'origine, celle-ci serait dominée par le désir mimétique de chacun pour l'objet supposé du désir de l'autre. Cet objet étant variable d'un individu à l'autre, la poursuite du désir mimétique engendrerait instabilité, violence et vengeance sans fin. L'argent est alors une façon de sortir de ce cycle destructeur. En effet, en proposant un terme neutre, détaché de chaque objet particulier mais les représentant tous, l'argent permet de s'en tirer et de canaliser la violence. Peut-être cette «hypothèse mimétique» est-elle un peu tirée par les cheveux? Pour l'accepter, il faut en effet s'en remettre avec confiance aux intuitions de René Girard. Son mérite certain est de pointer d'emblée la fonction sociale de l'argent. La monnaie est une forme de socialisation de la richesse. L'hypothèse mimétique remet la monnaie dans le jeu des rapports sociaux, alors que dans l'économie classique chacun satisfait ses besoins sans nécessité de reconnaissance par autrui. Pour comprendre la monnaie, il faudrait donc, si possible, approcher davantage ce noyau commun à nos besoins individuels et à nos comportements sociaux.

C'est précisément ce à quoi nous convie l'ouvrage passionnant de Marcel Hénaff («Le prix de la vérité», Seuil 2002), qui pose d'entrée de jeu la question en termes de prix de la vérité. Pourquoi Socrate, qui dispensait gratuitement son enseignement, s'en prend-il aux sophistes qui, eux, font rémunérer leurs prestations? La vérité a-t-elle un prix? Plutôt qu'à l'histoire économique, il faut d'abord se référer à l'anthropologie qui plonge bien plus loin dans l'origine de la vie sociale. Avant l'échange marchand et l'argent, il y a le don. Dans les sociétés dominées par le don, en particulier le don cérémoniel, celui-ci n'est pas de nature économique ni morale. Il est un élément essentiel du lien social qui lie chacun à chacun par dons et contre-dons. L'échange de dons vise à instaurer une reconnaissance réciproque. Le fonctionnement de la société est articulé sur cette économie de la reconnaissance réciproque. Mais le don entraîne la dette et c'est le sacrifice qui en délie. Mais qu'est-ce qui doit être reconnu et où cela s'arrête-t-il? Pour Hénaff, un certain nombre d'innovations historiques amènent progressivement une sortie de la réciprocité absolue. Ainsi, la grâce, au sens chrétien, qui est un don gratuit et surabondant de Dieu: il ne peut Lui être rendu en raison de l'abîme qui Le sépare de sa créature. Ainsi également le don éthique (cfr. «De Beneficiis», Sénèque) : généreux, unilatéral et de nature morale, il n'attend pas de retour. Le capitalisme et la société marchande iront encore plus loin. Pour le protestantisme, le succès matériel est un signe positif de prédestination. La recherche de ce succès s'accompagne d'individualisme radical. Le don est progressivement relégué, sous-traité à des oeuvres religieuses ou charitables. On voit apparaître une des conditions de performance de l'économie moderne: le découplage de l'activité économique par rapport à la relation basée sur le don, laquelle reste personnelle, chargée de socialité intense, de dépendance et d'affects. Plutôt que par le don et la dette, ces liens impersonnels seront désormais gérés par la justice et le contrat.

Mais revenons à la monnaie. Dans la société marchande, la monnaie permet l'abstraction par rapport aux individus. Elle est équivalente à des quantités standard d'objets standard. On n'échange plus de la reconnaissance, mais des biens utiles et divisibles en quantité. Désormais, pour les économistes, l'argent et la production de richesses sont un univers autonome soumis à des lois objectives. Le philosophe suisse Georg Simmel formule alors explicitement une «Philosophie de l'argent» (1900). Pour Simmel, l'argent est avant tout l'outil de la liberté individuelle vis-à-vis des personnes et des choses. Cette liberté tient à l'établissement de relations objectives et non engagées. L'argent permet d'établir des liens contractuels impersonnels entre les partenaires de l'échange. L'objet du contrat est limité et bien défini. La finalité sociale a changé: de reconnaissance, elle est devenue l'échange de biens utiles.

Qu'est-ce qui doit se donner et pas s'acheter? Si nous percevons bien ce qui a été gagné dans cette affaire, notamment en termes d'efficience et de productivité, nous comprenons sans doute beaucoup moins bien la nature et la fonction de ce qui a été perdu. Dès lors, nos tentatives de remplacement sont au mieux maladroites et au pire inappropriées. D'autre part, le développement rapide, à l'échelle mondiale, des réseaux financiers informatisés accélère l'abstraction et la dématérialisation de l'argent et de ses fonctions. Il n'est donc peut-être ni tout à fait inutile ni tout à fait inactuel de (re)penser la monnaie.

© La Libre Belgique 2003