Opinions

Docteurs Daniel SIMON (Rochefort), Etienne BAIJOT (Beauraing), Jean-Pol BOUILLON (Graide), Christophe BUCHET (Louette-Saint-Denis), Tanguy DE THIER (Ciney), Louis-Philippe DOCQUIER (Maffe), Christian FERY (Dinant), Isabelle GEUDEVERT (Louette-Saint-Pierre), Joëlle LEBAS (Alle-sur-Semois), Marius MOHYMONT (Beauraing) et Yvan MOUTON (Godinne)

Union des Omnipraticiens de l'arrondissement de Dinant.

Depuis quelques mois les médias associent "médecine" et "pénurie", évoquant la perspective d’un désert médical apte à faire frémir le plus optimiste de nos concitoyens. Et ils présentent aussitôt la suppression du numerus clausus comme étant un des meilleurs remèdes à cette hypothétique pénurie.

Disons-le clairement : le numerus clausus, dans la formule qui prévaut en Communauté Française, est indigne d’un pays qui se proclame démocratique et fier de ses libertés !

Mais la mise au placard du numerus clausus n’éloignera pas le risque de pénurie de généralistes dans nos régions rurales, et si certaines solutions pertinentes sont proposées, elles oublient de prendre en compte un aspect essentiel que nous allons développer ici.

Au-delà de la problématique "ruralité" et de la fuite des services et des emplois qui la caractérisent, il faut malheureusement bien reconnaître que la médecine générale n’a plus la cote. Comment expliquer que tant de jeunes généralistes quittent la profession après quelques années d’installation, que si peu de jeunes diplômés s’orientent vers la médecine générale, que la Belgique, qui connaît une des densités médicales les plus élevées d’Europe, voit poindre des signes de pénurie dans certaines communes ?

Comment en est-on arrivé là ? Est-ce la conséquence d’un "burn-out" ?

Certes la confrontation avec la maladie et la souffrance, les horaires difficiles, les gardes exigeantes, peuvent parfois ébranler même les plus aguerris, mais nous pensons que le malaise qui ronge insidieusement notre profession est bien plus profond et par là explique une certaine désaffection en médecine générale.

Le premier constat que fera le jeune généraliste est celui du rétrécissement du champ d’activité de sa profession, au profit de la médecine spécialisée et des hôpitaux qui séduisent les patients par une technologie rassurante et médiatisée à l’excès. Notre système de santé est basé sur un hospitalocentrisme coûteux, surprenant à l’heure où l’on prêche l’orthodoxie économique à tous les prestataires de santé.

De plus, notre jeune médecin verra fleurir des centres pour l’obésité, pour l’anxiété, pour la prostate , toutes disciplines qu’il pensait lui être dévolues et pour lesquelles il avait l’outrecuidance de s’estimer compétent.

Il ouvrira son journal pour constater qu’il prescrit trop de médicaments, trop chers ou qui ne servent à rien, qu’il soigne trop ou pas assez telle ou telle maladie, lui qui croyait exercer son métier avec une juste conscience professionnelle.

Enfin, et surtout, il se transformera en assistant administratif de notre système de santé. Depuis 20 ans, les ministres des Affaires sociales, aveuglés par des objectifs économiques, ont écrasé le généraliste sous les contraintes et les formulaires, réduisant sa liberté thérapeutique et le temps qu’il peut consacrer à soigner. A son idéal humaniste, le médecin se voit opposer un idéal économique, générant un conflit permanent entre son désir d’aider au mieux son patient et sa crainte de sanctions parfois lourdes s’il s’écarte des normes bureaucratiques.

C’est cela qui explique en grande partie le malaise de la médecine générale et le risque de pénurie qui la guette. Seule une réelle volonté politique de revalorisation, loin des discours lénifiants et opportunistes, pourra inverser cette tendance.

Il importe tout d’abord de revaloriser la médecine générale dès l’université, de montrer aux étudiants que le choix de la médecine générale se fait non par défaut, mais par attrait pour une profession qui rencontrera leurs aspirations scientifiques et humaines. Le médecin généraliste est un scientifique qui joue un rôle-clé dans le paysage médical.

Il nous semble également primordial d’établir une délimitation claire des tâches dévolues respectivement à la première (la médecine générale) et la deuxième (la médecine spécialisée) ligne de soins, sans tomber dans les travers d’un échelonnement stalinien.

Ensuite, nous revendiquons le maintien de notre liberté thérapeutique. Le malade doit rester notre priorité essentielle et le médecin doit garder le droit inaliénable de prescrire le traitement qu’en son âme et conscience, et avec toute la rigueur scientifique voulue, il estime le plus à même d’aider son patient. Quand on connaît la fragilité des "certitudes" médicales - certaines vérités scientifiques d’aujourd’hui se révélant des impasses demain - on ne peut qu’être effrayé par la multiplication des recommandations coercitives édictées par un aréopage de théoriciens, à mille lieues des réalités médico-sociales vécues par les généralistes. Que chaque médecin soit informé de son "empreinte économique" nous paraît une saine mesure éducative, mais ces recommandations ne peuvent en aucun cas compromettre la sérénité de la relation médecin-patient.

Enfin, notre société n’échappera pas à un débat urgent sur la problématique de la garde médicale en région rurale, dont les contraintes en termes de qualité de vie effraient bon nombre de jeunes médecins.

Par ce texte, nous voulons mettre le doigt sur les plaies qui gangrènent la médecine générale et menacent sa pérennité dans les futures décennies. Cette profession de médecin de campagne nous passionne et nous apporte chaque jour son lot de satisfactions scientifiques, humaines et personnelles. Notre désir est de transmettre cette passion à de jeunes médecins, de les accueillir dans une profession revalorisée, dans laquelle le médecin pourra travailler en adéquation avec ses aspirations légitimes.

Cette revalorisation de la médecine générale est le prix à payer pour que demain des généralistes enthousiastes acceptent de s’installer en zone rurale afin que chaque citoyen puisse compter, dans la maladie, sur l’aide d’un médecin motivé, attentif et compétent qui exercera librement son art.

Mais si la politique de santé persiste à déposséder le médecin de sa médecine, alors oui, hélas, dans nos campagnes, le désert médical est pour demain. Numerus clausus ou pas !