Opinions Que l’immobilisme ne soit pas la solution ne fait pas que le changement radical le devienne. La preuve par la flexibilité de l’emploi, le rôle des syndicats et le pilotage de la formation professionnelle. Une chronique d'Etienne de Callataÿ.


A l’heure où le président français a fait de la flexibilisation du marché du travail son chantier prioritaire, il est intéressant de pointer le commentaire de Mario Draghi, le président de la Banque centrale européenne. Celui-ci vient de lancer une mise en garde contre les emplois très flexibles, qui pénalisent particulièrement les jeunes. Voilà qui surprendra ceux qui pensent que les économistes "orthodoxes" veulent toujours plus de dérégulation ! La grande flexibilisation des contrats de travail, si elle a pu être vantée il y a une génération et ensuite gagner les technocrates, qui ne se sont pas embarrassés de nuances, n’a plus la cote chez les économistes. Ainsi, les travaux de Giuseppe Bertola ont clairement montré que les rigidités sur le marché du travail peuvent, selon les circonstances, forcément changeantes dans le temps et entre pays, être bénéfiques du strict point de vue de l’efficacité économique.

Vertu de base de l’économiste, la tempérance est donc particulièrement de mise lorsqu’il s’agit d’analyser le marché du travail, un "marché" dont il convient de rappeler qu’il se distingue de celui des biens et services et de celui des capitaux par la place qu’y occupe la dignité. L’examen du rôle des syndicats en est un autre exemple.

Même s’ils sont moins mal classés que les partis politiques et les grandes entreprises dans une enquête de Solidaris publiée en début 2017, seulement 32 % des Belges pensent que les syndicats agissent pour améliorer leur vie. Immobilisme face aux changements sociétaux, culture de la méfiance face aux employeurs, nature politique des grèves, "prise en otage" des citoyens, opacité des comptes, absence de personnalité juridique, protection excessive des candidats aux élections sociales, attitude corporatiste dans la défense de leurs fidèles indélicats, préservation des privilèges des travailleurs "protégés", la liste des griefs est longue.

Pourtant, l’un des plus renommés des économistes contemporains, par ailleurs parfois dépeint comme "un ami de Wall Street", a pris la plume tout récemment pour redire le rôle bénéfique que peuvent avoir les syndicats. L’économiste en question est Larry Summers, professeur à Harvard dont il a été le président et qui fut aussi, parmi de multiples autres fonctions prestigieuses, économiste en chef de la Banque mondiale. Il s’est penché sur la stagnation persistante des salaires malgré la contraction du taux de chômage, une observation anormale en regard du lien classique entre chômage bas, pouvoir de négociation élevé des employés et progression des salaires connue sous le nom de "courbe de Phillips". Pour lui, c’est la perte d’influence des syndicats qui a permis cette stagnation, aux effets néfastes dans la durée pour l’économie. Avant lui, une économiste belge du Fonds monétaire international, Florence Jaumotte, avait mis en lumière l’incidence de la baisse des taux de syndicalisation sur l’accroissement des inégalités.

Un troisième domaine, lui aussi présent dans l’actualité politique belge récente, est celui de la formation professionnelle. Il est évidemment absurde de s’opposer à une plus grande focalisation des dépenses publiques en la matière sur les métiers en pénurie, mais sans exonérer les entreprises quant à leurs responsabilités en matière de formation continuée ou de discrimination à l’embauche.

Flexibilité de l’emploi, rôle des syndicats, pilotage de la formation professionnelle : face aux mutations sociétales et technologiques, la préservation de l’existant n’est pas une solution, mais les réformes radicales méritent d’être remises… sur le métier !

--> etienne.decallatay@orcadia.eu