Opinions
Une chronique d'Eric de Bellefroid, chroniqueur.

Pour que les solitudes se rencontrent au gré du hasard et de l’inattendu, pourquoi n’irions-nous pas migrer à la recherche du peuple de la nuit ?

Il nous revient, par extraordinaire, que c’est bientôt l’heure des bons vœux et des résolutions encore meilleures. Eh bien, pour commencer, puisque nous avons toujours préféré nous ennuyer tout seul que nous enquiquiner à plusieurs, nous avons choisi de fêter la Saint-Sylvestre en solitaire. Seul à table, à l’image d’un Louis II de Bavière qui, lui quand même, par pur narcissisme autant que pour se donner l’illusion d’une compagnie, se mirait à l’infini dans les jeux de glaces de Neuschwanstein.

Nous sommes évidemment bien conscients que cette attitude est, par-dessus tout, socialement incorrecte. On entend d’ici fuser les critiques et les avis divergents : quel défaitisme ! Quel cynisme ! Quel égoïsme ! Et ce n’est pas peu dire qu’on savoure les délices de cette incongruité, indifférent que nous sommes devenus à la correction politique, à la bien-pensance, à la pensée unique, au consensus mou et à toutes les médiocrités collectives qui empoisonnent la société d’aujourd’hui.

Car, tout comme le suicide est illégal, la solitude est mal perçue par nos pairs. Jugée pour ainsi dire illicite et délictueuse. Est-ce bien un tort pourtant de préférer nous offrir deux douzaines d’huîtres creuses que de devoir absolument les partager avec de fâcheux et importuns commensaux qu’on aurait à peine choisis ? Des gens qui, dès la seconde coupe d’un piètre mousseux espagnol, se mettent à radoter inexorablement sur d’aussi tristes sujets que les régimes minceur, la nocivité du tabac, l’éthylisme au volant, l’écriture inclusive ou les tweets intempestifs du grand Mamamouchi de Washington.

A-t-on vraiment encore le droit de proférer quelquefois une secrète préférence pour soi-même, et d’opter ainsi pour une soirée libre plutôt que pour les figures imposées de quelque insupportable mondanité ? Il n’est que de suggérer la chose à n’importe quel quidam pour lire sur son visage un air interdit, une mine de compassion catastrophée et, finalement, une désapprobation peu empreinte de bienveillance. Au menu de ces tristes sires : du ragoût faisandé de mouton de Panurge et du fromage aigre-doux de brebis bêlante élevée en troupeau. Jamais, le fléau grégaire n’a aussi bien fonctionné que de nos jours. A-t-on donc bien le droit, en ces temps, de nous appartenir en propre et de rester fidèle à soi-même et à ses fidélités ? Rester résolument maître de soi, non-aligné, à l’écoute de nos envies, libre d’exprimer une voix dissonante ? Non, cher ami, il n’est pas permis de faire bande à part le soir de l’an. Il faut s’amuser avec tout le monde, et s’exclamer benoîtement devant la magnificence des feux d’artifice - qui portent décidément si bien leur nom. Il est inconvenant, cette nuit-là, de faire sienne la loi du silence; et, qui plus est, de n’en penser pas moins.

Parce qu’au fait, qui pourrait décréter que cette soirée-là serait irrémédiablement gâchée ? Qui oserait dire qu’elle serait vide et sans chaleur ? Qui a décidé qu’un hôte surprise ne viendrait pas nous visiter contre toute attente, au détour d’un coup de fil inattendu ? Qu’une autre solitude ne viendrait pas à la rencontre fortuite et impromptue de la nôtre ? Que la nuit elle-même était finie avant de commencer ? Qui, d’un mot, déciderait que nous sommes perdus pour la vie sociale ?

On ne respecte plus beaucoup, hélas, le goût de l’improvisation, la soif de liberté individuelle, la détestation des plaisirs programmés et festivités sur commande. Dans un monde actuel cadré et formaté à l’excès, soumis à la tyrannie des algorithmes au détriment des splendeurs du hasard, il reste peu de place, c’est vrai, pour l’initiative personnelle et les grands choix existentiels. C’est pourtant ce que, affranchi de toute contrainte et délivré de toute influence, nous privilégierons en cette veille des jours nouveaux. Et du reste, si la moindre solitude devait finir par nous peser, qui nous empêcherait d’aller migrer dans la nuit, pour y découvrir des solidarités et des liens authentiquement inespérés ?