Opinions Richard Miller et Docteur en philosophie et sénateur MR

Qu’est-ce que le massacre de Liège inspire au philosophe ?

Ce massacre, malheureusement, relève de tout ce à quoi j’ai consacré ma thèse de doctorat, à savoir l’extrême violence. J’ai voulu montrer que la liberté mène à une limite infranchissable où l’homme perd son humanité. Ici à Liège, c’est cela qu’on retrouve. Il est impossible d’exprimer ce que l’on ressent vraiment. Il est impossible d’arriver à se mettre à la place de ces familles qui ont perdu leurs enfants. Une tuerie comme celle-là nous place tous devant les limites de l’humain. La parole nous manque. On a le sentiment d’être enfermé dans une certaine incapacité. Toute vie humaine est toujours, à tout moment, menacée par l’inimaginable. C’est la raison pour laquelle il y a des paroles d’espérance soit dans une religion soit dans une philosophie de la vie. Mais ce ne sont jamais que des illusions parce que, fondamentalement, il nous faut vivre avec cette possibilité toujours présente du mal qui peut toujours arriver.

Il est donc impossible pour une société de se prémunir complètement ?

Le rôle de la politique est justement d’essayer sans cesse de dresser des barrières de sécurité par rapport à cela. Quelqu’un dont un enfant souffre d’une grave maladie ? Eh bien il y a des systèmes de sécurité sociale, avec des hôpitaux, des aides. Et donc la mission essentielle de la politique, dans quelque domaine que ce soit, est de prémunir la société, tout en sachant qu’on n’y parviendra jamais complètement. Malheureusement, endiguer l’absolue possibilité du mal est impossible.

Comment la population peut-elle gérer le deuil ? L’Etat doit-il organiser un deuil national ?

Dans ces cas-là, il ne faut jamais en faire de trop. On risque rapidement de basculer vers une espèce de mise en scène de la douleur. Inversement, je crois que des actions symboliques sont nécessaires parce qu’elles permettent aux êtres humains de sentir que la solitude peut être dépassée. Et qu’il y a dans notre existence une dimension qu’en philosophie on appelle un être-avec-autrui. Nous vivons ensemble et il doit y avoir moyen de répartir dans l’esprit des gens la masse de douleur. Et donc une journée de deuil a du sens dans un cas comme celui-ci.

Certains disent qu’on doit pouvoir détecter dès l’enfance ce genre de comportement…

Etant donné que nous touchons à des constituants originels de l’être humain, il est évident que l’éducation et l’école ont un rôle primordial, vital même. Il faut que l’école et le monde de l’éducation aient les moyens nécessaires pour participer pleinement à cette mission politique au sens large qui est de dresser des digues par rapport à une dimension du mal qu’on ne peut nier. Il faut pouvoir détecter les enfants qui sont davantage porteurs de cette agressivité vers autrui et vers la société. C’est là toute l’importance des sciences humaines. Grâce à des psychologues, on doit pouvoir repérer celles et ceux qui, à un moment donné, seront davantage enclins à commettre le mal absolu. Il est possible, avec des méthodes éducatives, d’aider ces enfants à surmonter cela.