Opinions
Une chronique de Michel Claise (chroniqueur). 


Rien n’a vraiment changé depuis la Grèce de nos ancêtres, à croire que la politique mène forcément à la corruption. Contre ces dérives : la critique.

"Les dieux existent et c’est le diable", écrivait Jean Cocteau. Quelle civilisation n’a pas son Olympe ? Dans l’Antiquité, les dieux régnaient en maîtres absolus sur les hommes et leur destin. Aujourd’hui, l’Olympe porte un autre nom : on l’appelle "gouvernement" et les dieux se sont transformés en hommes politiques. Bon ! Admettons que la comparaison est quelque peu exagérée, quoique les dirigeants du monde se jouent des citoyens comme Zeus des mortels, persuadés que, planqués sur les hauteurs du pouvoir, rien ne pourrait les atteindre et que tout leur est permis. Tout !

Socrate, victime de la critique

Finalement, au regard des scandales récents, il faut bien constater que rien n’a vraiment changé depuis la Grèce de nos ancêtres, à croire que la politique mène forcément à la corruption, même lorsqu’elle s’exerce en démocratie. Platon, dans "La République", écrivait déjà : "La tyrannie ne surgit et ne s’instaure dans aucun autre régime politique que la démocratie : c’est de l’extrême liberté que sort la servitude la plus totale et la plus rude." Le philosophe a consacré sa vie et son génie à combattre la corruption publique qui mangeait Athènes comme Chronos ses enfants et à dénoncer le procès et la mort de Socrate, dont ses accusateurs lui reprochaient de ne pas reconnaître les mêmes dieux que l’Etat. Cynique prétexte qui fit de Socrate la victime expiatoire du pire des crimes commis contre les despotes : la critique.

Cicéron contre la corruption

Depuis l’Antiquité, la notion de corruption s’entend au sens le plus large, soit les actes posés par les élus à travers leur mandat à leur profit personnel, à celui de leurs proches ou de leur parti, au détriment du corps social. Dans la Rome antique, Cicéron en est le plus grand exemple. Jeune avocat, il fut consulté par les habitants de Sicile, spoliés par leur gouverneur Verrès. Sa plaidoirie a traversé les âges : "La province de Sicile a été pendant un espace de trois ans ravagée par Verrès; il a dévasté les cités des Siciliens, il a fait le vide dans les maisons, il a dépouillé les lieux consacrés : tels sont les dires des plaignants. C’est par moi qu’ils vous demandent secours, à vous et aux lois du peuple romain." Devenu homme politique, il s’en prit à Catilina, l’accusant de conjuration. Personne n’a oublié le célèbre "Quousque tandem abutere, Catilina, patientia nostra" (Jusqu’à quand, Catilina, abuseras-tu de notre patience ?)

Russie, Afrique, Asie… France

Notre monde moderne n’a donc rien inventé, l’addition des événements récents reflétant l’image d’un dérèglement général plus qu’inquiétant, symptôme que l’homo politicus s’est reproduit à l’identique. Corruption étatique en Russie, en Afrique, en Asie, en Amérique latine… A quoi s’ajoutent quelques "trumperies", lorsque le président "made in USA" s’attache à la protection soi-disant de la Nation alors qu’il agit dans l’intérêt seul de sa caste. Même "chez nous" ! Alors qu’en France, l’Odyssée de François Fillon risque de s’achever durement surtout pour sa Pénélope, le monde politique wallon a la gueule de bois après un abus de Publi-fine.

Enchaîner la presse

Mais ce qui distingue notre époque du passé, c’est que, dans la cuisine des dieux, on entend plus distinctement le bruit des casseroles. Et c’est le rôle fondamental des lanceurs d’alerte, dont la presse, qu’il faut mettre en avant. Pas pour rien que la censure est imposée aux médias comme en Turquie et que Trump s’en prenne aux journalistes. Pourvu que les "canards" restent déchaînés. Autre différence : Socrate a dû s’ouvrir les veines, Cicéron fut assassiné sur ordre d’Octave, et sa tête et ses mains furent exposées au Forum. Bon : il est vrai que Madame Politkovskaïa, journaliste russe, a été assassinée comme d’autres, mexicains par exemple. Mais pas "chez nous". En tout cas, pas encore. Quousque tandem ?