Opinions
Une opinion du Dr Theodoros Koutroubas, professeur UCLouvain - ESpol. 

Transformer la République en dogme et essayer de l’imposer partout sans considération des réalités et des priorités locales, relève d’un fanatisme qui ne peut être que profondément antidémocratique.

La Fête nationale et son discours royal, la fête du Roi, et le discours du chef de l’Etat pour la fête de Noël sont de nos jours presque les seules occasions que la presse et les médias "non people" utilisent pour discuter de l’institution qu’on appelle encore assez injustement "monarchie", un terme venant du grec et signifiant "pouvoir d’une seule personne".

Sans surprise, la majorité des académiques, journalistes ou politiques, qui participent à ces discussions, soulignent que le principe d’un chef d’Etat occupant cette fonction par sa simple appartenance par le sang à une famille historiquement liée aux origines de l’Etat en question, est anachronique et contraire aux principes démocratiques fondamentaux de la méritocratie et de l’égalité de droits. A leurs yeux, la monarchie, même dans sa version constitutionnelle et parlementaire contemporaine, n’est qu’une forme de régime révolue, liée aux époques obscures où le peuple était opprimé par une caste fermée des privilégiés obscurantistes et tyranniques. Ces discussions concluent d’habitude par la constatation que le processus d’abolition de cette institution "poussiéreuse" et "inégalitaire" serait trop compliqué dans un pays aussi politiquement complexe que le nôtre.

Le rôle de la politique

Il nous semble cependant, qu’au moment où la confiance du public aux femmes et hommes politiques professionnels ne cesse de descendre à chaque sondage, et où la démocratie et les valeurs fondamentales de notre culture moderne sont de plus en plus mises en danger par des politiciens populistes et des prêcheurs radicaux, il est peut-être temps de proposer une approche théorique alternative au système présent relatif à la première magistrature de l’Etat en Belgique.

Pour commencer, la politique est un art, une science du réel, du possible, du faisable, dans un espace temporel, matériel et culturel précis. Son objectif doit être d’améliorer la réalité des personnes, de rendre leur monde concret plus juste, plus prompt à leur permettre de trouver leur épanouissement personnel en leur garantissant un environnement stable, sécure et inclusif. Pour réaliser ses buts, la politique doit prendre en considération les spécificités culturelles, religieuses, sociales et sociétales de chaque pays et essayer de les rendre plus ouvertes, plus tolérantes et plus justes.

Les échecs républicains

Nos échecs récents à faire fonctionner un système républicain en Iraq, en Afghanistan, en Libye et ailleurs, en ignorant complètement les cultures et traditions locales, ainsi que l’échec des républiques "à l’américaine", qu’on a imposées en Europe centrale après la Première Guerre mondiale, devraient nous avoir appris une leçon. Pour reprendre les paroles d’Herbert Spencer, la forme républicaine de gouvernement est certainement la plus noble possible, mais elle nécessite le type le plus noble de la nature humaine, qui n’existe nulle part à présent. Transformer la République en dogme et essayer de l’imposer partout sans considération des réalités et des priorités locales relève d’un fanatisme qui ne peut être que profondément antidémocratique.

Des exemples de démocratie

En Belgique, le maintien de la royauté à la tête de l’Etat sans aucun pouvoir réel exécutif ou législatif, n’a pas empêché notre pays d’évoluer durant les vingt dernières années en une des démocraties les plus ouvertes et inclusives du monde. Plusieurs autres pays européens, comme les Pays-Bas, le Luxembourg, la Suède, le Danemark, le Royaume-Uni, la Norvège ou l’Espagne, qui maintiennent également l’institution royale - bien entendu modernisée et réformée - sont souvent proposés comme exemples de démocratie et d’Etat de droit. En même temps, d’aucuns pourraient argumenter non complètement sans raison, que l’élection de M. Trump à la tête des Etats-Unis, et les évolutions récentes dans les républiques de Pologne, d’Autriche ou de la Hongrie, ne constituent pas de bonnes nouvelles pour l’égalité des droits et l’inclusivité de leurs systèmes politiques. Et que penser de la Grèce, république depuis 1974, dont le gouvernement ne représentant que 40 % des votes aux élections de janvier 2015, a majestueusement ignoré la volonté des 61,3 % de la population sur l’accord avec l’UE, exprimée par référendum en juillet 2015 et auquel ont participé 62,5 % des citoyens ?

Le visage "dignifié"

Si on définit comme démocratie parlementaire participative le système où les représentants de la majorité des citoyens, via des élections libres, ont le droit de gouverner un pays, en respectant bien entendu la constitution, les lois, et les droits de l’Homme, notre pays constitue un des paradigmes de ce système. Non directement élu, comme les présidents des républiques parlementaires, notre chef d’Etat, le Roi, doit aujourd’hui sa position à la volonté du Parlement, qui décide d’accepter son serment, et à celle du peuple, qui, à croire tous les sondages, continue à préférer la famille régnante pour la fonction de chef d’Etat.

Personne n’ignore en effet que les rois constitutionnels modernes, qui ne peuvent même pas s’exprimer par écrit sans la couverture explicite d’un ministre, ne possèdent aucun pouvoir de coercition ni aucun moyen qui leur permettrait de s’accrocher au "pouvoir" en dépit de la volonté de la majorité des électeurs. Placés par la volonté populaire, insérés dans les lois fondamentales, en dehors des débats politiques et des jeux politiciens, ces rois et reines ont la tâche d’incarner ce que Bagehot appelle le visage "dignifié" de la Constitution (à l’opposition du gouvernement, du Parlement et des services publics qui représenteraient selon le même auteur son visage "efficace"), c’est-à-dire l’Etat dans sa continuité historique, dans sa dimension humaine, compatissante, encourageante et quand il le faut inspirationnelle et brillante.

Un rempart contre le populisme

Ils ne sont ni "monarques", ni "souverains", dans le sens étymologique des termes mais plutôt chefs d’Etats démocratiques portant un ancien titre d’honneur. En jouant le rôle de custode des valeurs suprêmes du pays, ils garantissent que celui-ci ne tombera pas facilement sous la tyrannie des tribuns populistes aspirant à des systèmes totalitaires. En associant un peu de "pompe et de circonstance" royales à l’exercice de leurs fonctions cérémoniales, ils renforcent le prestige du pays à l’étranger, cultivent un patriotisme sain car libéré des démons du nationalisme convoités par les démagogues, et soutiennent le commerce national ainsi que les relations internationales de l’Etat. En célébrant leurs événements familiaux en public, ils produisent ce "feel good factor" unique, qui brise un peu la grisaille de la politique contemporaine et apporte un petit changement bienvenu à la tristesse des nouvelles du journal quotidien.

Dans notre pays, la majorité des citoyens semblent s’accorder sur le fait que notre Roi remplit correctement ces tâches et souhaitent la continuité de l’institution. En même temps, tous les sondages d’opinion montrent constamment un énorme déficit de confiance du public face aux hommes et femmes politiques, ses mandataires. Il est temps de se débarrasser des dogmatismes et autres ankyloses idéologiques, et de réaliser que c’est ce déficit de confiance qui menace vraiment la survie de notre démocratie et qui doit être adressée d’urgence.