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Face à la délocalisation de RTL/TVI, nos élus et leurs partis ont décidé de ne rien faire qui puisse gêner la chaîne privée qui, politique spectacle oblige, tient chacun en respect.

Directeur de «La Revue nouvelle» (1)

Depuis le premier janvier, l'éditeur des trois chaînes de télévision privées (RTL/TVI, Club RTL et Plug TV) s'est mis hors la loi belge. De leur salon, les téléspectateurs/tatrices qui l'auront peut-être appris incidemment n'y verront sans doute d'abord que du feu sur leur écran: la société dispose également d'une autre licence lui permettant d'assurer la continuité de ses bienfaits depuis Luxembourg.

Sur les motivations profondes de ce début de délocalisation, il n'y a aucun mystère. «Le jour où nous ne générerons plus de bénéfices, nous partirons», avait prévenu l'administrateur délégué de la société en mars 2003. Il reste que RTL/TVI s'est avérée, jusqu'à aujourd'hui, une affaire très largement profitable. C'est qu'on en veut encore plus. Et ce plus, RTL/TVI se propose donc de l'arracher en foulant au pied les «contraintes» dont l'autorisation d'émettre depuis Bruxelles est assortie: l'obligation d'un minimum de productions propres et quelques règles concernant le volume et les contenus publicitaires, la déontologie et pluralisme de l'information, la signalétique, etc.).

«RTL, c'est vous»?

La télévision commerciale est un métier dont la réussite s'obtient par la satisfaction en cascade de deux clientèles: celle des annonceurs publicitaires à qui l'on doit «vendre» l'assistance massive de téléspectateurs plus ou moins euphoriques. La fidélité de ces derniers dépend évidemment de l'implantation de la chaîne dans leur paysage imaginaire, sachant que la concurrence étrangère française dispose de moyens plus importants de séduction ou, plus souvent encore, de racolage. C'est ainsi qu'il faudra faire du belge dans l'information, de la famille royale, du fait divers local. L'identification du public à sa chaîne est un facteur de réussite durable: miroir d'une communauté, la chaîne est aussi une fenêtre sur le monde vu d'ici. A l'inverse, l'absence de médias dédiés à un périmètre politique est un facteur de dispersion culturelle et démocratique.

C'est ainsi qu'en 1987, la création de RTL/TVI, société de droit belge, représentait la contrepartie institutionnelle de l'implantation durable d'une chaîne qui s'était déjà imposée au public francophone par le câble. En s'acquittant des conditions et obligations qui lui étaient faites, l'entreprise luxembourgeoise se voyait alors ouvrir l'accès légal à un marché publicitaire encore inexploité et la reconnaissance officielle d'une présence désormais labellisée. Aux éditeurs de presse quotidienne effrayés par l'irruption d'une concurrence drainant l'argent des annonceurs, les politiques offrirent un tiers des actions de la nouvelle société. Cela explique que les groupes de presse (Rossel, IPM et les propriétaires de «Vers l'Avenir») sont encore actionnaires de RTL/TVI à hauteur de 34pc via une société nommée Audiopresse.

Ce «deal» économique et symbolique est aujourd'hui remis en cause par les actionnaires de la société (Bertelsmann via sa filiale CLT/UFA et Audiopresse). Le pari des gestionnaires actuels de RTL/TVI est de minimiser le coût de ce déménagement virtuel qu'ils veulent à la cloche de bois, tant il va de soi qu'il pourrait perturber l'identification d'une télévision populaire par son public. On n'hésite pas non plus à jeter la poudre aux yeux. C'est ainsi que l'on entend son patron depuis 2002, Philippe Delusinne, disserter de la «dimension citoyenne» d'une «télévision de proximité». Autant de dénégations ronflantes qui trahissent sa double appartenance professionnelle à l'univers de la publicité (il fut directeur de l'agence Mac Cann Ericson) et au monde politique (il était encore, en mai 2004, en tant que proche du président Di Rupo, membre suppléant du conseil d'administration de la RTBF, étiqueté socialiste).

Le juste prix

Vouloir le beurre belge (l'osmose avec son public) et l'argent du Luxembourg (plus d'argent, donc), telle est donc l'équation retenue par RTL/TVI. Pour naturelle, elle n'en est pas moins problématique, du moment qu'elle est affichée comme telle. Ira-t-on jusqu'à couper les émissions pour enfants par des messages publicitaires sur des médicaments ou des boissons alcoolisées? On verra, mais on ne pourra plus rien y faire. Car personne n'a semblé vouloir faire obstacle à ce marché de dupes jusqu'à aujourd'hui.

Ceux qui ont en charge de nous représenter et de faire la loi, les élus, les ministres et leurs partis, ont décidé de ne rien faire qui puisse gêner la chaîne privée la plus regardée par les Wallons et les Bruxellois. Car qu'on le veuille ou non, la politique est aujourd'hui d'abord un spectacle télévisé. Et cela place RTL/TVI dans une position pour le moins favorable qui tient chacun en respect. Le lobbying va bon train. Ainsi, jugeant peu nécessaire de faire valoir son évident pouvoir de nuire, RTL/TVI a préféré régaler la compagnie d'une tournée générale. Sous le titre évocateur du «Grand défi», la chaîne a entamé une série de quatre émissions consacrées aux présidents des formations démocratiques. Programmée à une heure de grande audience, le 20 janvier, la première d'entre elles a tourné au panégyrique. Aurait-il été plus rigoureux, le travail des journalistes aurait été submergé par la mise en scène. Et l'obséquiosité a été poussée jusqu'à inviter, au JT du lendemain, un «spécialiste en communication» censé faire l'analyse de l'émission de la veille: ce n'était rien moins qu'un autre publicitaire ancien conseiller de l'intéressé et membre de son parti.

Or la presse écrite quotidienne se montre également très réticente à décoder et encore plus à dénoncer cette délocalisation qui aboutit à soustraire une entreprise aux règles démocratiques de la communauté des téléspectateurs qu'elle exploite. Cette défaillance tient tout entière dans un paradoxe: le pouvoir de faire obstacle. En effet, disposant d'une minorité de blocage dans RTL/TVI, les éditeurs de presse sont en mesure d'empêcher une opération qui pourrait s'avérer juteuse... pour eux. Même la RTBF fait le gros dos. Le PS n'a-t-il pas promis à la chaîne publique toujours impécunieuse le déplafonnement de ses recettes publicitaires contre sa discrétion?

RTL/TVI ne paiera donc pas le juste prix de sa trahison à l'égard de son public. Le calcul est bon, jusqu'à présent, et c'est encourageant pour la délocalisation sociale et fiscale qui suivra. En regard des grands enjeux de la mondialisation, on peut juger dérisoire cette cynique manoeuvre boutiquière, qui touche néanmoins à la régulation d'un rouage essentiel de la démocratie. Il reste que cela se passe chez nous. Et qu'avec un peu de recul, les collusions qu'on aperçoit ici donnent à penser sur la façon dont s'exerce le pouvoir en Communauté française.

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© La Libre Belgique 2006