Opinions Une opinion de Thierry Lemmens, ex-commandant de bord Sabena/Sobelair

Je vois depuis bien longtemps le feu couver chez mes ex-collègues et les pilotes ont apparemment enfin compris que seule une solidarité transfrontalière peut peser face à ce patron impitoyable.


Le vent tourne… Le plus farouche des exploiteurs de personnel navigant d’Europe va devoir apprendre, à son corps défendant, le dialogue social. A l’ère où toutes les directions de compagnies aériennes voient leur rêve d’avions sans pilote se profiler dans un avenir enfin accessible, cela tombe plutôt mal pour Michael O’Leary. D’aucuns diront qu’il récolte ce qu’il a semé… Car ce monsieur ne méprise pas uniquement son personnel (navigant). La clientèle est logée à la même enseigne : "On ne veut pas entendre vos jérémiades".

Avant, c’était exceptionnel

Je vois depuis bien longtemps le feu couver chez mes ex-collègues et les pilotes ont apparemment enfin compris que seule une solidarité transfrontalière peut peser face à ce patron impitoyable. Alors, commandant long-courrier, il m’est arrivé de dépasser légèrement les limites de prestations. C’était pour éviter qu’un appareil soit immobilisé sur un autre continent mais c’était surtout exceptionnel.

Quand cela devient du quotidien, c’est un facteur déclencheur d’accident. La fatigue, surtout extrême, est un terreau malheureusement très profitable aux erreurs et aux "tunnel-view" (le pilote n’a plus aucune vue globale de son environnement, toute son attention étant accaparée par un ou deux paramètres). Qui plus est, cela pousse les pilotes, surtout les plus jeunes, à utiliser abusivement les automatismes. Et ces mauvaises habitudes, issues en partie des carences de l’entraînement (on économise sur tout) ont des répercussions insidieuses à moyen et à long terme.

En effet, même des pilotes expérimentés sont devenus incapables de reproduire les comportements les plus basiques tels que le respect de la vitesse ou de l’assiette en cas de situation inattendue (voir crash du vol AF Rio-Paris). Et, comment qualifier les pressions intolérables opérées sur les commandants de bord afin qu’ils ne prennent pas de supplément de kérosène quand les circonstances particulières d’un vol le demandent ?

C’est en tout cas bafouer leurs droits car, en cas de problème, ce n’est pas le CEO qui sera présent pour gérer la situation d’urgence.

Alors, Mesdames et Messieurs les passagers, dites-vous qu’avoir deux pilotes reposés et libres de leurs décisions à l’avant de votre avion vaut bien quelques euros par trajet. Rassurez-vous; cela ne saurait être prohibitif. A la Sabena, le coût total des pilotes (rémunérations, hébergements et entraînements) atteignait à peine 4 % des frais opérationnels. Et vous, Mesdames et Messieurs les actionnaires, ne pleurez pas sur le petit rabotage de vos dividendes. Vous n’avez que trop profité de l’insolente croissance des bénéfices principalement due à une exploitation du personnel indigne de ce siècle.

Une idée géniale

Revenons à O’Leary et rendons à César ce qui est à César. L’idée de choisir des aéroports de seconde zone et de se faire subsidier (osons le mot) en échange d’emplois locaux est tout bonnement géniale. Ces subventions, qui constituent la base de la politique d’implantation de Ryanair dans les aéroports régionaux, ont été requalifiées en "aides d’Etat" contraires aux règles de la concurrence telles qu’édictées dans l’article 87 du Traité instituant la CE1. Et cette belle histoire commença le 16 février 2001 avec la signature de l’accord faisant de Charleroi "la" base continentale de Ryanair. S’ensuivirent immédiatement, entre autres, l’ouverture de dessertes vers Venise et Carcassonne, ce qui ponctionna une bonne part de la clientèle de la Sabena vers ces régions.

A ce propos, la faillite de la Sabena fut une véritable aubaine pour Ryanair qui s’engouffra littéralement dans les créneaux devenus libres. On peut dès lors s’interroger sur un manifeste conflit d’intérêts dans le chef d’un administrateur de la Sabena qui l’était également de l’aéroport de Charleroi !

Michael O’Leary a aussi le chic pour obtenir de la pub gratuite. Chacune de ses déclarations iconoclastes est à coup sûr relayée dans les quotidiens. Un exemple ? "J’adorerais gérer un avion où on enlèverait les dix dernières rangées pour mettre des barres d’appui. On ferait payer 5 euros pour voyager debout." Peu importe la qualité du propos, seule la visibilité, mesurée en termes d’occurrences, l’emporte à l’arrivée. On parle de Ryanair !

Les gens fuient

Demander des contrats dignes de ce nom pour assurer ses droits les plus élémentaires me semble être une revendication fort raisonnable. Refuser un bonus de 12 000 euros pour dix jours de congé en dit long sur l’écœurement présent dans les cockpits. Bien sûr, la situation actuelle est très confortable pour la compagnie. Tous les coups sont permis. Toutefois, quand on évolue dans un secteur d’activités où la demande de professionnels du métier est de plus de 255 000 personnes à l’horizon 2027, il est logique que les gens fuient cette véritable mine aérienne.

C’était pourtant facilement anticipable. Ces données sont connues depuis le début de la décennie. Mais, et c’est de loin une exclusivité de Ryanair, on travaille à très court terme. On ne pense qu’au profit immédiat, à la satisfaction de l’actionnaire, devenue d’ailleurs le credo universel.

L’aviation civile est une entreprise trop sérieuse pour la laisser entre les mains d’un fanfaron heureusement chanceux jusqu’à présent. Mais l’issue est inéluctable : c’est le crash à l’arrivée.