Opinions

Une opinion de Pascal Warnier, économiste.


Décélérer, c’est ramener sa vitesse à une dimension moindre. Comme de nombreux scientifiques, écrivains, religieux l’affirment, l’urgence aujourd’hui est d’aller vers "moins". C’est une petite révolution !


Le temps des vacances nous incite naturellement à lever le pied, à prendre un peu de recul par rapport au quotidien. Il faut bien avouer qu’aujourd’hui les urgences sont multiples dans nos vies. Le trop-plein n’est jamais loin. D’ailleurs, selon l’Inami, 80 000 Belges souffriraient chaque année de burn out, cette nouvelle maladie professionnelle qui est en quelque sorte la maladie du "trop" et qui conduit à l’épuisement des ressources physiques, mentales et émotionnelles. Ce chiffre ne fait malheureusement qu’augmenter.

Aller vers "moins"

Alors, ce petit mot glissé récemment par un grand sage de la politique belge dans un entretien à "La Libre Belgique" - "S’il vous plaît, décélérez !"- arrive bien à propos (1). Cet homme, Philippe Maystadt, qui a tout connu de la politique nationale et internationale, enjoint la classe politique à "décélérer". Il le propose à ses pairs mais par ricochet, n’est-ce pas à nous tous qu’il adresse cet appel ?

Décélérer, c’est ramener sa vitesse à une dimension moindre. Comme de nombreux scientifiques, écrivains, religieux l’affirment, l’urgence aujourd’hui est d’aller vers "moins". C’est une petite révolution car depuis le milieu du XIXe siècle sur le plan économique et sans doute depuis le siècle des Lumières sur un plan philosophique, la pensée et les comportements de l’homme occidental se sont édifiés sur le "plus". Plus de liberté, plus de progrès, plus de croissance, plus de richesse, plus de confort, plus de performances, plus de biens de consommation.

Comment faire alors pour répondre à l’exhortation de Philippe Maystadt ?

Une question de valeurs

Commençons par revoir les valeurs auxquelles nous croyons. Pour passer du "plus" au "moins", il ne s’agit pas de faire de l’arithmétique mais plutôt de changer de valeurs. Il faut "revoir les valeurs auxquelles nous croyons, sur lesquelles nous organisons notre vie, et changer celles qui ont un effet négatif sur la survie […] de l’humanité", indique Serge Latouche dans son ouvrage "Le pari de la décroissance" (Fayard, 2006). Nous savons que le modèle économique qui prévaut en ce début du XXIe siècle dans les pays dits développés est dominé par l’impératif de croissance et la quête incessante de performance et de compétition et qu’il est dans le même temps - à l’échelle de la planète - terriblement inéquitable. Le "plus" a fini par engendrer ici toujours davantage de stress, de mal-être, de précarité et là-bas d’inégalités économiques et sociales et de catastrophes écologiques.

Deux exemples illustrent à eux seuls ce cercle vicieux. Premièrement, selon l’ONG Global Footprint Network, à compter du 2 août dernier, l’humanité a déjà épuisé l’ensemble des ressources naturelles de la terre pour 2017. En 2014, c’était le 19 août soit 11 jours plus tard.

Deuxièmement, nous produisons chaque année beaucoup plus que les besoins alimentaires de la population mondiale alors que 800 millions de personnes souffrent de la faim dans le monde (2). Quelque chose ne tourne décidément pas rond !

Simplicité et solidarité

Quelles valeurs alors adopter pour inverser la tendance et le pouvons-nous vraiment ? Suivons deux penseurs qui peuvent ouvrir la voie.

Tout d’abord, Epicure disait déjà au IIIe siècle avant J.-C. que "l’homme qui n’est pas content de peu, n’est content de rien". Au XIIe siècle, François d’Assise a incarné radicalement ce principe qui aujourd’hui irradie littéralement le pontificat du pape François. Serait-ce là un signe ? Voilà donc pour la base : humilité et simplicité. Nous devrions donc travailler, produire, dépenser et consommer moins, en un mot limiter nos besoins, comme le préconise d’ailleurs une longue tradition philosophique.

Ensuite, Gandhi en appelle à la solidarité : "Vivre plus simplement pour que les autres puissent tout simplement vivre." Voilà pour les conséquences : partager équitablement entre soi et les autres, entre nos pays développés et ceux qui le sont moins. Un mode de vie pourrait résumer ces valeurs. Il s’agit de la simplicité volontaire qui appelle chacun et chacune à adopter "une vie plus simple pour respecter la nature, se respecter soi-même et permettre à tout le monde de vivre sur terre" (3).

Un changement durable

Gandhi ajoute également : "Soyez le changement que vous voulez voir dans le monde."

Beaucoup de choses nous dépassent à titre individuel et nous nous sentons bien souvent impuissants face à nos vies qui s’emballent et face aux situations inéquitables que l’on observe dans le monde. Sans bien sûr sous-estimer la responsabilité des politiques publiques nationales et supranationales, nous avons tout de même en tant que travailleurs, consommateurs, citoyens, la possibilité de faire des choix et ainsi de contribuer, à notre niveau, à une société qui décélère. Henri Bergson disait déjà en 1932 que "l’avenir de l’humanité reste indéterminé parce qu’il dépend d’elle".

Si nous souhaitons un changement profond et durable de notre société, ne sommes-nous dès lors pas appelés à insuffler à nos choix (temps de travail, loisirs, logement, consommation, mobilité, éducation) plus de simplicité et plus de solidarité ?

Il n’est pas toujours facile de modifier ses habitudes. Loin s’en faut. Tant d’obstacles viennent entraver le chemin qui mène "du désir au plaisir de changer" (F. Kourilsky-Belliard, InterEditions, 1995).

Alors profitons des vacances, là où l’esprit est un peu plus libre, plus vagabond et plus audacieux, pour envisager ces petites décélérations. Soyons inventifs et avançons pas à pas car comme le dit Lao Tseu, "un voyage de mille lieues commence toujours par un premier pas".


→ (1) "Etats d’âme" avec Philippe Maystadt, "La Libre Belgique" du 24-25 juin 2017.
→ (2) Programme alimentaire mondial.
→ (3) E.De Bouver, "Moins de bien, plus de liens. La simplicité volontaire, un nouvel engagement social", Couleur livres, 2008.