Opinions

Une opinion d'Ali Daddy, journaliste et auteur du livre "Le Coran contre l’intégrisme".


300 personnalités signent un manifeste "contre le nouvel antisémitisme" en France marqué par la "radicalisation islamiste" et qui est censé trouver sa justification "dans le Coran" : rien que ça !

"En conséquence, nous demandons que les versets du Coran appelant au meurtre et au châtiment des juifs, des chrétiens et des incroyants soient frappés d’obsolescence par les autorités théologiques, comme le furent les incohérences de la Bible et l’antisémite catholique aboli par Vatican II, afin qu’aucun croyant ne puisse s’appuyer sur un texte sacré pour commettre un crime."

Voilà ce que l’on peut notamment lire dans ce manifeste publié par "Le Parisien" en date du 21 avril dernier.

Outre de la fausse naïveté, il y a surtout de la vraie, de la dure et de l’épaisse ignorance crasse – radicale –, dirais-je, non seulement de l’esprit mais aussi bien de la lettre du Coran. Soyons clair dès le départ, lutter contre l’antisémitisme est une chose, une bonne chose, dire que le Coran appelle au meurtre de qui que ce soit est un mensonge !

On prend une fois de plus le Coran en otage et c’est fatiguant à la fin de toujours devoir remettre les points sur les "i" ! Mais ce n’est pas parce que cela devient une habitude qu’il faut laisser passer ce genre de manipulation. Après Laurent Wauquiez, Nathalie Kosciusko-Morizet, Éric Zemmour, Alain Finkielkraut, Michel Onfray, Leila Slimani et déjà bien avant tous ceux-là Geert Wilders et tant d’autres, qui y sont allés de leur couplet anti-coranique, voilà que c’est au tour de 300 « signataires » d’aller au charbon pour salir ou plutôt trahir un texte — du moins le croient-ils —, qu’ils n’ont d’ailleurs très certainement jamais lu pour la plupart et qui pourtant n’a jamais rien demandé à personne.

À propos de ce genre de manifeste qui, je le concède, peut être à la base de bonne foi, il convient de faire plusieurs remarques.

Un texte universel

Le Coran n’appartient pas à une communauté particulière mais fait partie du patrimoine culturel de toute l’Humanité. Tout le monde peut le lire, comme l’y invite son étymologie(1), le critiquer, le chérir ou le haïr, mais pas le dénaturer.

Un texte éthique

Le seul objectif du Coran est de "guider à la voie de rectitude" (I, 6) ceux et uniquement ceux "qui veulent se prémunir" (II, 2) !

Un texte surmédiatisé

Le Coran est bien malgré lui invité quotidiennement dans le débat public, alors même que ceux qui en parlent le plus ne l’ont bien souvent jamais lu.

Une réalité sociologique et historique

Plusieurs millions de citoyens musulmans, qui ont le Coran pour texte fondateur, vivent dans les différents pays de l’Union européenne, (dont une grande partie en France) et que personne de responsable ne peut ignorer cette réalité.

Oui, l’islam fait quasiment partie des meubles en Europe et ce, depuis plusieurs siècles déjà car les deux civilisations, gréco-romaine et islamique, sont très voisines et ont pratiqué beaucoup d'échanges au cours de l'Histoire.

Une lecture de mauvaise foi

Il existe une lecture de mauvaise foi, intégriste, radicale du Coran. C’est celle que pratiquent les islamistes radicaux dénoncés par les signataires du manifeste, lesquels font eux-mêmes une lecture radicale et de mauvaise foi du texte fondateur de l’islam. Une lecture basée sur de faux versets coraniques ou de versets isolés de leur contexte.

La boîte de Pandore

Lorsque l’on cite le Coran, il faut impérativement indiquer les références des passages concernés ! Sinon, ce n’est plus un livre que l’on ouvre mais la boîte de Pandore. Lors d’une conférence que j’ai donnée à l’ULB il y a quelques années, une sociologue de ladite université m’a lancé au visage : "Dans votre Coran, il y a écrit : 'Battez vos femmes tous les jours. Si vous ne savez pas pourquoi, elles le savent'." ! "Dans votre Coran peut-être", lui ai-je répondu "mais certainement pas dans le mien sinon je veux bien me convertir en pataphysicien!"

Lisez Jacques Berque !

Par conséquent, je conseille à nos signataires de lire la traduction du Coran de Jacques Berque(2). Pourquoi Jacques Berque ? Tout d’abord parce que le talent ne s'improvise pas et que et la qualité mérite toujours d'être mise à l'honneur quel que soit le domaine envisagé. Ensuite parce que son ouvrage modestement qualifié d’Essai de traduction du Coran lui aura pris plus d’une une vingtaine d'années d'une vie pourtant déjà bien remplie.

Jacques Berque n’est pas "antisémite"!

Lorsque l’on connaît la grande rigueur ainsi que l’honnêteté intellectuelle sans faille du professeur Jacques Berque, on admet sans peine qu’il n’aurait certainement pas consacré plus de 20 ans de sa vie à traduire un texte "antisémite et viscéralement violent" comme le prétendent certains ! Sans parler de l’injure ainsi faite aux milliards d’êtres humains, dont je fais partie, qui depuis plus de 14 siècles, font de ce livre, la base même de leur inspiration et de leur foi.

Il existe de fausses traductions du Coran

Je suis le premier à reconnaître que la qualité est loin d’être la norme en matière de traduction du Coran. Il y a pléthore d’ouvrages à disposition qui sont autant d’injures à la raison ! Il y a même de fausses traductions comme par exemple celle éditée par Flammarion(3). Le travail de Jacques Berque n’en est que plus précieux.

En plus du courage de compulser une partie – 161 volumes tout de même, plus de 20.000 pages ! –, de l'œuvre monumentale de l'exégèse coranique traditionnelle l'auteur fait preuve d'une grande rigueur teintée d'une géniale intuition dans ses commentaires et ses choix grammaticaux. Un véritable ouvrage de référence donc, à mettre entre toutes les mains et à consommer sans modération.

Dans ma prime jeunesse, j’ai appris le Coran dans sa version arabe originelle et j’ai depuis eu l’occasion de lire bon nombre de ses traductions. C’est pourtant la contribution de Jacques Berque qui m’a véritablement fait découvrir à la fois la force, l’originalité, la hardiesse et l’universalité du texte fondateur de l’islam.

En conclusion, lutter contre l’antisémitisme : oui !

Dénaturer le Coran ?

"Il en est parmi eux un parti qui se tord la langue sur l’Écriture, pour vous faire croire que c’est de l’Écriture alors que ce n’en est pas, et qui disent que cela vient de Dieu alors que cela ne vient pas de Lui ; ils profèrent sur Dieu le mensonge, et ils le savent." (Coran, III, 78)


-->(1) Qur’an signifie « Lecture » en arabe.

-->(2) Essai de traduction du Coran, Albin Michel, collection Spiritualités vivantes, 194.

-->(3) Garnier-Flammarion (GF 237).