Opinions
Une réaction de Pascal Warnier, citoyen, économiste, diplômé en sciences de l'éducation, au texte de Corentin de Salle, directeur du Centre Jean Gol. 


À en croire le directeur du centre Jean Gol, l’indignation relève la plupart du temps d’une machination qui est dangereuse pour la démocratie. Je ne suis pas d’accord.


Nous nous souvenons de cette magnifique scène du film "Le Cercle des poètes disparus" où un à un les élèves transgressent la règle de bienséance de cette classe du collège huppé de Welton dans lequel ils poursuivent leur scolarité et se dressent sur leur pupitre pour rendre hommage à leur professeur de littérature, contraint de quitter le collège. Ce pédagogue peu orthodoxe va leur communiquer sa passion de la poésie, de la liberté, de l’anticonformisme, secouant la poussière des autorités parentales, académiques et sociales (1). Chaque étudiant debout sur sa table adresse alors un solennel et émouvant "Ô Capitaine ! Mon Capitaine", en guise d’adieu à ce maître qui les avait rendus plus libres et plus lucides.

Ce célèbre vers est le titre d’un poème de Walt Whitman, composé en hommage au président des Etats-Unis Abraham Lincoln, assassiné le 14 avril 1865, qui dirigea son pays lors d’une des plus graves crises constitutionnelles, morales et militaires. Il marquera l’Histoire pour son opposition à l’esclavage et pour son rôle majeur dans la proclamation d’émancipation des esclaves. Un grand indigné avant l’heure !

Dans sa carte blanche parue le 3 juillet dernier, le directeur du centre Jean Gol indique que l’indignation est quelquefois un devoir moral, une révolte contre l’injustice et le sursaut face au pouvoir qui oppresse. Quelquefois. A lire l’auteur, la plupart du temps donc, l’indignation relève d’une machination qui est dangereuse pour la démocratie car elle alimente les passions populistes, dégrade la politique et néantise le débat public.

Je vois quant à moi dans toute indignation un ressort sain de notre démocratie, un sursaut salvateur qui dénonce ses dysfonctionnements, ses excès, ses injustices, ses malhonnêtetés plutôt qu’elle n’attise l’irrationalité des passions humaines. Aux mantras anxiogènes entonnés sans cesse dans l’espace politico-médiatique qui touchent et activent les peurs (perte d’identité, terrorisme, invasion culturelle, protection des frontières) et qui servent de tremplin aux discours politiques fermes, je préfère ajuster mon regard sur les solidarités à construire, sur la justice sociale à accentuer, sur l’accueil des plus vulnérables à organiser. Il est bien entendu qu’aujourd’hui, ces causes dérangent les exécutifs forts voire autoritaires que l’on voit essaimer un peu partout en Europe.

L’indignation est l’expression responsable de la conscience et de l’émotion. La conscience comme vigie de nos valeurs humanistes et démocratiques et l’émotion comme écho de notre sensibilité à l’égard des joies et des souffrances de nos contemporains. S’indigner est donc rassurant. S’indigner est courageux. S’indigner est la part de liberté irréductible de tout être humain. Vouloir réduire l’indignation au silence en la diabolisant, c’est porter atteinte aux libertés fondamentales. Ce sont les indignés qui descendent dans la rue et qui s’insurgent contre des situations qu’ils jugent intolérables. Ce sont les indignés qui montent sur les tables comme ces jeunes étudiants dans ce collège austère du Vermont. Ce sont les indignés qui, contre vents et marées, s’obstinent, se mobilisent pour aider, soutenir, encourager, dénoncer. Ils ont le courage de ne pas laisser s’installer des situations et des discours qui salissent notre démocratie et nos valeurs. Tant et tant de ces situations persistent encore dans les frontières des pays de l’Union européenne. Théodore Monod, grand naturaliste et pacifiste français, écrivait chaque année à l’occasion du 14 juillet au président de la République pour s’indigner des paroles guerrières de l’hymne national et lui demander d’en changer. Est-ce pour autant que cela en fit un dangereux activiste criant avec la meute ? Non bien entendu !

Un homme qui a connu la terreur des goulags soviétiques au siècle passé a l’autorité morale pour parler du courage. Du courage civique dont il a épinglé dans un discours devenu célèbre (2) la désertion dans le monde occidental, désertion "particulièrement sensible dans la couche dirigeante et dans la couche intellectuelle dominante". C’est à cette désertion que l’indignation répond ! Elle est la plupart du temps, oui la plupart du temps, un sentiment noble qui donne naissance à des engagements justes. Elle n’a rien "d’industriel". Au contraire, elle est singulière, artisanale, fabriquée dans des cœurs tendres et bienveillants. Elle est tout simplement l’élan de l’âme touchée par l’injustice. C’est cela l’indignation.

(1) "Le Cercle des poètes disparus", N.-H.Kleinbaum, Le Livre de Poche, 1991.

(2) "Le Déclin du courage. Discours de Harvard", Alexandre Soljénitsyne,Editions du Seuil, 1978.