Opinions

Aux villageois les plus rustiquement ignorants des sex-shops dans les grandes villes, s'il en existe encore, le candidat du parti de Chirac à la mairie de Paris, Philippe Séguin, aura révélé, bien qu'à son corps défendant, ce qu'est le masochisme. Sa poupée dans l'émission des Guignols sur Canal+, non seulement demande et redemande des humiliations et des coups, mais les justifie en se dépoitraillant pour exhiber un torse harnaché de cuir noir et un collier de chien, l'attirail de base des masos avec les cravaches et les menottes, tant il semble prendre et provoquer les coups avec plaisir dans une campagne électorale menée en dépit du bon sens. A l'instar du chevalier von Sacher-Masoch (1836-1895) qui s'est immortalisé par un roman dont le héros recherche la volupté de la souffrance sous les coups d'une «Venus à la fourrure» dominatrice.

Ces pratiques érotiques dont on ne parlait naguère que dans des ouvrages vendus sous le manteau, s'étalent maintenant au grand jour. Récemment TV-Brussel se promenait encore dans une foire du sexe bruxelloise où l'on trouvait aussi bien des fouets que des porte-jarretelles. Que des hommes et des femmes aiment donner ou recevoir des fessées, c'est leur affaire, et ça peut occuper un dimanche après-midi un peu morne. Que l'humiliation et la douleur constitutives du SM (pour sadisme et masochisme) tendent à se banaliser dans de simples jeux de rôles me paraît, en revanche, déroutant.

On notera que les femmes ne sont pas les dernières à en faire leurs délices. C'est une femme qui écrivit la retentissante «Histoire d'O». C'en est une autre, Françoise Foucault, auteur d'une «Françoise maîtresse», qui explique: «Je crois que l'être humain a besoin de se laisser aller à une certaine faiblesse. Si cette faiblesse est théâtralisée, si elle est jouée, où est le problème? Ils ressortent renforcés, troquent leurs chaînes pour un costume trois-pièces, et rentrent chez eux apaisés, fortifiés» («L'Evénement du jeudi», 19 mai 1994).

Comme on est loin, dans ce cas de figure, écrit Annie Le Brun, qui a consacré à Sade un livre brûlant et beau, «Soudain un bloc d'abîme, Sade», des «espaces de conscience devastée où sadisme et masochisme ont pris sens dans un éternel demi-jour de frénésie et de tremblement». Très loin des oeuvres d'un Georges Bataille ou d'un Pieyre de Mandiargues, ce qui fait la spécificité du sado-masochisme se dilue aujourd'hui dans des films racoleurs, des publications à la petite semaine, des romans qui ne valent pas tripette.

On s'étonne ? Il ne faut pas, nous assure le philosophe Michel Foucault, adepte du SM comme l'a révélé son ami Hervé Guibert. Non, a-t-il expliqué, le SM n'est pas «une reproduction, à l'intérieur de la relation érotique, de la structure du pouvoir. C'est une mise en scène de structures de pouvoir par un jeu stratégique capable de procurer un plaisir sexuel ou physique» («Dits et Ecrits», tome IV, p. 748). S'il dit vrai, si les jeux de la souffrance donnée et subie, comme le soutient aussi son homologue féminin cité plus haut, ont un effet thérapeutique sur les âmes, qu'attendent les psychanalystes pour les prescrire par ordonnance et la Sécurité sociale pour rembourser les dépenses qu'ils occasionnent (pansements, pommades cicatrisantes, etc.) ?

Pendant ce temps, la violence vraie, brutale, hideuse, tantôt morale, tantôt mortelle, envahit tout le champ social. L'école, où le racket des plus faibles, les agressions contre les enseignants, le port d'armes de tout genre, gangrènent les relations des enfants entre eux et avec les représentants d'une société qui s'est montrée depuis trop longtemps incapable de réprimer, de sanctionner, de punir les fauteurs de troubles. L'absence de répression est toujours un préjudice pour les plus faibles. Toutes les théories éducatives des dernières décennies ont été des échecs. On le voit aujourd'hui.

Les familles, aussi. Le cas des enfants a été tellement traité ces derniers temps, que je ne m'y attarderai pas. Mais les femmes! Une sur cinq serait victime de violences conjugales en Belgique, une sur quatre dans l'Union européenne! Elles ne sont donc pas toutes des musulmanes dont les maris appliqueraient le verset 34 de la Sourate 4 du Coran: «Celles dont vous craignez la désobéissance, exhortez-les, reléguez-les dans leur chambre, frappez-les». Lord Byron avait peut-être raison lorsqu'il disait qu' «il est plus facile de mourir pour la femme qu'on aime que de vivre avec elle». Mais est-ce une raison pour la tabasser?

Et maintenant les entreprises. Depuis que Marie-France Hirigoyen a inventé le terme de «harcèlement moral» dans un ouvrage paru en 1998 et devenu un best-seller mondial (400.000 exemplaires vendus en France, traductions en vingt-quatre langues dont le japonais et l'estonien), le mal s'est révélé avec une ampleur inattendue. Un projet de loi français le définit en ces termes: «Des agissements répétés de toute personne abusant de l'autorité que lui confèrent ses fonctions, qui ont pour objet ou pour effet de porter atteinte à sa dignité et de créer des conditions de travail humiliantes et dégradantes».

L'homme est décidément un méchant animal! Et à qui se fier? Même les mères n'échappent plus à une suspicion généralisée. Je ne parle pas ici des femmes dénaturées et cruelles, mais des mères de plus en plus souvent présentées comme autoritaires, possessives, castratrices! Accusations si souvent répétées qu'elles doivent comporter un peu de vrai. Même Notre-Dame fait l'objet des pires soupçons. Dans la page Débats du 6 mars, on pouvait lire cette mise en garde d'un (e) psychanalyste contre l'hyperdulie de Marie : «La figure de la mère toute-puissante est une figure autrement dangereuse, perverse et destructrice que celle du père tout-puissant La mère peut être tellement proche qu'elle «avale» le sujet si je puis dire La mère toute- puissante, c'est vraiment une image tentaculaire. Et mortifère».

Si les mères peuvent être mortifères, comment leur échapper? Par les jeux de rôle du SM qui théâtralisent les relations de domination et de soumission? Ne vaut-il pas mieux avoir les fesses en sang que d'être «avalé» par une mère trop proche ? Je ne sais vraiment plus que penser.

© La Libre Belgique 2001