Opinions

Les sages-femmes viennent d’obtenir le droit de prescription de certains médicaments. Cela n’a pas été sans susciter de réactions dans le corps médical et de la part de certains membres du corps académique. Une opinion de Dominique Bayot, gynécologue, professeur à la Haute Ecole Léonard de Vinci et membre du Conseil Fédéral des Sages-femmes.


Avec mon ami Gilles Faron nous avions créé un climat propice à cette évolution en publiant dès 2011 « Pharmacologie pour les Sages-femmes » (1) qui en est à sa 2ième édition et qui a été traduit en néerlandais de sorte qu’il est devenu en pratique la base de la formation spéciale exigée pour l’acquisition de ce droit.

Cela n’a pas été sans susciter de réactions dans le corps médical et de la part de certains membres du corps académique. Pourtant la liste réduite qui figure dans l’Arrêté Royal du 15.12.2013 est le fruit d’une négociation laborieuse avec une délégation des deux Académies de Médecine et de la majorité des enseignants universitaires en obstétrique du pays. Encore aujourd’hui on nous reproche de tolérer la prescription de certains médicaments parce que l’on considère que les sages-femmes n’ont ni la compétence, ni la formation pour reconnaitre les indications et les contre-indications malgré leurs quatre, bientôt cinq, années d’étude.

J’ai un demi-siècle d’expérience de clinique gynéco-obstétricale et j’ai dirigé une maternité bruxelloise pendant vingt années. J’ai aujourd’hui le privilège d’être enseignant dans une Haute Ecole et membre du Conseil Fédéral des sages-femmes.

J’ai ainsi pu percevoir le monde qui sépare les deux axes de formation et qui freine une reconnaissance mutuelle de nos deux professions. L’obsession des médecins est de traquer la pathologie, celle des sages-femmes est de respecter la physiologie. Ces visions complémentaires, mais apparemment opposées, ont fait que les premiers à force de « précautions » en sont venus à induire dans certains cas une pathologie iatrogène, que reflète par exemple un excès incontestable de césariennes dans certains services et chez les secondes de s’obnubiler sur la physiologie au point parfois de ne pas reconnaître à temps une pathologie qui s’installe et d’obliger les gynécologues appelés tardivement à faire office de « pompiers » ce qui les met, eux aussi, dans une juste colère.

Je ne puis contester que des abus médicaux existent. J’ai trop de témoignages de décisions discutables que me rapportent mes élèves. On ne peut non plus contester certains égarements de sages-femmes qui par soucis de « respecter la nature » amènent les mamans dont elles ont la charge dans des comportements à risques, au minimum inconfortables. Le pamphlet du Dr Odile Dubuisson ( 2) qui critique vertement ces options est une caricature de la réalité, elle est excessive, mais comporte néanmoins une part de vérité.

Il faudrait que tous les acteurs prennent conscience de la transformation de la pratique de l’obstétrique qui s’inscrit dans une évolution sous une pression sociale largement relayée par le politique et les médias. L’unité de la gynécologie-obstétrique va éclater en sous disciplines : l’obstétrique de l’eutocie, les grossesses à haut risques, l’échographie de référence, la gynécologie médicale, la procréation médicalement assistée, la gynécologie chirurgicale, la périnéologie, l’oncologie, la sénologie, la sexologie… Il suffit de voir comment s’organise déjà aujourd’hui les hyper-spécialités dans les grands services. Un numerus clausus de fait de la formation d’obstétriciens et la féminisation de la profession font qu’il y a moins de monde pour faire le même travail d’autant plus que ce travail, avec le développement de certaines techniques, telles le monitoring et l’analgésie péridurale, s’est passablement alourdi.

Dans cette optique il deviendra incontournable que la charge des grossesses normales et des accouchements eutociques vont être de plus en plus assumés par les sages-femmes avec pour elles la lourde responsabilité de diagnostiquer à temps la pathologie et de travailler dans un environnement qui permet d’y faire face. Les pathologies les plus graves sont celles qui sont totalement imprévisibles : j’entends trop souvent nier cette évidence. Cela demande une formation plus scientifique que celle qui leur est dispensée aujourd’hui et un sens critique très aigu. Il est parfois affligeant de les voir défendre sans nuances des médecines dites douces ou naturelles, ce qui déclenche de la part des autorités académiques un regard méprisant et un manque de confiance dont il m’est arrivé d’être le témoin.

Les médecins de leur côté devraient avoir le courage d’une autocritique de certains comportements. Il y a encore trop, pour n’en citer que quelques-uns, d’inductions inopportunes avec un taux de césariennes évitables, de rupture prématurée de la poche des eaux, d’emploi abusif et irrationnel d’ocytocique et d’instrumentation. J’avoue avoir été de cette génération qui a cru au pouvoir de la gestion totale de l’obstétrique.

Une remise en question des uns et des autres est indispensable. Mais il faut cesser d’utiliser les excès, voir les errements commis dans nos deux professions pour justifier des comportements revendicatifs et agressifs qui pourrissent le dialogue.

Il faut enfin que l’on arrête la lutte des pouvoirs pour évoluer vers une synergie et que les mamans et les couples qui nous font confiance y gagnent en sécurité, en écoute et en confort et que l’on cesse de les tirailler entre une médecine dite « douce » et une autre qui ne le serait pas !



1.       D.Bayot et G.Faron, Pharmacolgie pour les Sages-femmes, Ed.De Boeck, 2011 ; 2ième ed. 2014

G.Faron. en D.Bayot, Farmacologie voor vroedvrouwen, Uit. Academic & Scientific Publishers 2013

2.       O.Dubuisson, Sale temps pour les femmes, Ed. J.Cl.Gawsewitch 2013