Opinions De nombreuses études scientifiques mettent en exergue les effets bénéfiques d’une plus grande participation des travailleurs. Mais pas n’importe où n’importe quand.
Une opinion de Adil El Madani, économiste.


Face à l’émergence de nouveaux paradigmes économiques telle que l’économie collaborative et l’omniprésence médiatique des success-stories relatives aux start-up, la gouvernance des entreprises se voit chamboulée. Jusqu’à aujourd’hui, ce changement au sein des entreprises ne semble s’être incarné que superficiellement avec la promotion de CEO en T-shirt, décontractés et branchés, sans constater beaucoup d’avancées en termes de participation accrue des travailleurs au capital et aux prises de décision des grandes entreprises. En effet, la décentralisation verticale a du mal à avancer. L’actionnariat salarié pourrait répondre à ce défi.

Historique

Les Etats-Unis sont les précurseurs en matière d’actionnariat salarié, avec pour pionnier l’économiste Louis Kelso. Dans les années 50, il développe sa pensée et lance les prémices de la "binary economics" qui visait à présenter une troisième voie entre le capitalisme et le socialisme, réfutant de nombreux postulats de l’économie néoclassique. Il refusait par exemple de considérer le marché comme étant "juste" car il y constatait l’absence de level playing field (1) en termes de capital. Selon lui, "lorsque la production devient de plus en plus capitalistique, la prospérité individuelle et une croissance soutenue nécessitent une participation large des individus à la production, non seulement en tant que travailleurs, mais également en tant que propriétaires de capital productif". Ses idées commencent à être mises en pratique dès les années 70. Aujourd’hui, plus de 28 millions d’employés américains sont actionnaires de la société dans laquelle ils travaillent.

Au sein de notre continent, le général de Gaulle a institué en France dès 1959 la participation des salariés aux résultats de l’entreprise, à son capital et à sa gestion. La Commission européenne n’a toutefois commencé à stimuler ce type de participation qu’au cours des années 90, notamment au travers de l’action "Promotion de la Participation des Salariés aux Bénéfices et aux Résultats de l’Entreprise" Pepper). Ce type d’action visait à enrayer la dynamique de perte de compétitivité des entreprises et a permis de mettre fin au clivage qui existait entre propriétaires et salariés. Selon la Fédération européenne de l’actionnariat salarié, après une progression ininterrompue depuis 1980, le nombre d’actionnaires salariés a légèrement diminué en Europe ces dernières années. En effet, après 2008, de nombreux pays européens ont décidé de réduire ou de supprimer leurs incitants fiscaux en la matière.

Stabilité, motivation

De nombreuses études scientifiques mettant en exergue les effets bénéfiques d’une plus grande participation des travailleurs ont abondé au cours des trente dernières années. Il en ressort que la participation des travailleurs au capital et à la gestion de l’entreprise permettrait une croissance notable en termes de capital humain, car ils sont plus encouragés à être proactifs ainsi qu’à former les nouveaux salariés. Un autre argument positif qui peut s’illustrer en cas de crise économique est le contrôle du capital et une vision à long terme. En effet, l’actionnariat salarié renforcerait la stabilité de l’actionnariat en créant un "noyau dur" capable de résister à toute OPA agressive, évitant ainsi à l’assemblée générale toute gabegie organisationnelle dans ce cas de figure.

D’autre part, la participation financière des salariés provoque la réduction de certains coûts au sein de l’entreprise et permet a fortiori de faire converger les intérêts des employés à ceux de l’employeur. Ainsi, les coûts afférents au contrôle des agents sont drastiquement réduits, et c’est le contrôle réciproque des employés qui est donc stimulé. Cela favoriserait même la communication au sein de l’entreprise car les employés sont plus disposés à échanger des informations, et le turnover des ressources humaines se voit réduit puisque les employés pensant au futur de l’entreprise seront plus intéressés par le fait de rester en son sein.

Modus operandi

Il importe toutefois de relativiser car la participation de travailleurs à la prise de décision peut en contrepartie remettre en cause le leadership du management, avec pour corollaire une diminution nette de leur productivité. De plus, dans certains cas de figure, les travailleurs devenus également actionnaires soutiendraient de façon irréfléchie des stratégies impliquant des hausses de salaire au détriment de la création de valeur actionnariale. C’est ici néanmoins l’objectif même de l’existence d’une société qui est remis question : doit-elle simplement veiller à l’épanouissement de ses employés ? Doit-elle créer de l’emploi ? Ou alors doit-elle se limiter à maximiser ses profits ?

Richard Nelson, professeur à l’Université de Colombia et l’un des principaux penseurs de l’économie évolutionniste, estime quant à lui que "dans certaines situations, une plus grande participation des travailleurs à la prise de décision augmente la productivité. Dans d’autres, elle diminue la productivité. Et dans d’autres encore, elle est sans effet."

En conséquence, mener une politique coercitive visant à favoriser la mise en place d’un tel système de gouvernance au sein des entreprises n’aurait pas forcément de sens. La mise en place de programmes de participation des travailleurs à la décision et au capital de l’entreprise ne doit pas consister en des politiques apparues ex nihilo, mais doit plutôt s’inscrire dans le cadre d’une evidence-based policy, à savoir une politique basée rigoureusement sur des éléments établis. Mener une politique favorisant un tel mode de gouvernance en ciblant les entreprises tous azimuts pourrait se révéler contre-productif.

Ainsi, une approche différenciée par secteur d’activité est plus que souhaitable. Une telle approche se révélerait ici plus efficace et plus alignée sur les besoins auxquels les entreprises font face, car l’impact de ce système sur la performance d’une entreprise sera clairement fonction de son industrie. Enfin, malgré toutes les précautions qu’il importe de prendre au vu des conséquences que peut impliquer l’actionnariat salarié, favoriser ce système de participation revêt toutefois un caractère nécessaire, surtout dans une économie aussi tertiarisée que la Belgique où l’organisation des entreprises tend de plus en plus vers une configuration adhocratique.

--> (1) Egalité des chances

--> Titre et introduction sont de la rédaction. Titre original : "L’actionnariat salarié : une mise à jour à installer".