Opinions

Une opinion de Jean-Marc Rombeaux, économiste (*).


Sans migration, notre protection en soins de santé ne serait plus assurée, alors même que le choc du vieillissement est devant nous.


L’industrie de la migration ou votre sécurité sociale. Il n’y a pas d’alternative. Il faut fermer les frontières et contenir les réfugiés. Imaginez qu’on ouvre demain les frontières, je crains que tous les malheurs du monde ne soient pas résolus mais que notre modèle social disparaisse.(1) Ce discours amalgame les migrations et séduit dans les trois Régions, en ville comme campagne.

Tous les damnés de la terre en nos contrées ? La majorité des personnes qui fuient leur foyer après catastrophe ou conflit se réfugient près de chez elles. Elles s’y entassent dans des conditions souvent misérables avec l’espoir de revenir un jour. Près de 9 réfugiés sur 10 étaient en 2016 dans des Régions en développement. Au Liban, 1 habitant sur 6 est un réfugié, en Jordanie 1 sur 11 (2). Courant 2017, 19.688 personnes ont introduit une demande de protection internationale auprès de la Belgique. Seules 13.833 l’ont reçue (3), 0,12 % de la population. Le spectre d’une invasion est une légende urbaine et plus encore rurale. En nombre de bourgades, le seul Africain que l’on croise est le Curé.

7,5 euros par jour

Si une personne est sans papier, le Fédéral paie uniquement l’aide médicale urgente. Son total serait de 57,4 millions en 2016, 0,23 % des dépenses fédérales en soins de santé. Une goutte d’eau dans la mer du Nord. Dans un centre d’accueil, un candidat réfugié a toit et repas en aide matérielle. Un adulte y reçoit un argent de poche de 7,5 euros. Qui risquerait la noyade en Méditerranée pour 7,5 euros par jour ? Reconnu, le réfugié perçoit le revenu d’intégration. Un isolé touche 893 euros pour un mois. Son seuil de pauvreté équivaut à 1115 euros en base mensuelle. Son revenu ne le couvre qu’à 80 %.

Une étude de l’ULB et de la KUL a suivi sur dix ans une population de 71.768 demandeurs d’asile, réfugiés reconnus et personnes en protection subsidiaire de 18 à 65 ans. En 2010, 5,7 % étaient au chômage et 24,6 % avaient encore une aide sociale. Elle devrait être actualisée. Le pays d’origine a changé, le taux de reconnaissance est plus élevé, le marché du travail plus porteur même si les discriminations persistent,…En même temps, 7 sur 10 étaient déjà au travail ou hors population active, essentiellement des femmes au foyer. L’écrasante majorité de ces (anciens) demandeurs d’asile ne revendiquaient rien (4), hormis de vivre et travailler.

Beaucoup de nos maisons de repos et hôpitaux ne fonctionnent encore que grâce à des personnes d’origine étrangère. Si demain, nos frontières sont closes, nombre de nos malades ne seront plus soignés et nos anciens accompagnés. Sans migration, notre protection en soins de santé ne serait plus assurée, alors même que le choc du vieillissement est devant nous.

La famine en Flandre

Arm Vlaanderen écrivit August De Winne. En 1845, prise en étau par l’effondrement de son industrie linière, une maladie de la pomme de terre et puis du seigle, la Flandre est ravagée par la famine (5). Des enfants agonisent le ventre vide. Des adultes anémiés succombent du typhus ou du choléra. D’autres cherchent salut dans la migration. Des centaines de milliers (6) le trouveront en Wallonie. Aujourd’hui, sous la férule de la NVA, le Fédéral se targue d’une approche ferme et humaine. Si hier, ces milliers de malheureux, migrants économiques d’alors, avaient été reconduits fermement dans leur campagne miséreuse, que dirait M. De Wever ?

Trois pistes

Sans changement, le flot migratoire ira montant. Il faut l’influer à la source. Nous évoquerons trois pistes. Haute responsable aux Nations-Unies, la Française Monique Barbut constate qu’une des causes majeures de la migration est la désertification. Les gens quittent leur terre car ils ne peuvent plus rien produire pour se nourrir. Selon elle, 100% des migrants que l'on retrouve sur les côtes de l'Italie ou de Grèce viennent de zones arides. Il faut dès lors développer la grande muraille verte. Il ne s'agit pas seulement de reboiser mais d’avoir une politique visant à intégrer les populations de ces zones sèches dans un projet d'utilisation et de gestion durable de leur terre3. Pour la dignité paysanne. Tel est le livre-plaidoyer de Deogratias Niyonkuru, Agronome burundais primé par la Fondation Roi Baudouin. A court et moyen terme, l’agriculture restera le principal secteur d’emploi en Afrique. Or, la déréglementation du commerce agricole a déjà provoqué la ruine de millions de paysans. Il rappelle l’exemple de la filière de la banane. 5 % de la valeur revient aux paysans, 10 % aux Etats, tout le reste à des multinationales du trading et de la vente. Pour lui, la promotion de la consommation locale est l’arme la plus imparable contre cette libéralisation dans laquelle l’Afrique est perdante. Il préconise une agriculture familiale, diversifiée et d’abord vivrière, la souveraineté semencière, des systèmes de transformation et conditionnement qui attirent les classes moyennes mais aussi des mutuelles de protection sociale. La troisième piste est plus classique. Une natalité davantage choisie passe par la poursuite de l’éducation de la population et l’émancipation féminine.

90 % des réfugiés survivent au Sud. Leur présence chez nous reste limitée. Seule une petite part de nos dépenses leur est consacrée. Où qu’ils soient, ils aspirent simplement à exister et travailler. Sans personnel étranger, nos hôpitaux et nos maisons de repos ne pourraient plus dispenser tous les soins requis à nos malades et aînés. Au 19° siècle, une fuite économique évita la mort à de milliers de Flamands. Afin d’influer le trend migratoire, il faut œuvrer à la source, notamment pour la muraille verte, la dignité paysanne et une natalité choisie. A l’inverse, les prochaines visites domiciliaires n’y changeront rien mais contribuent à instiller une hostilité subliminale à l’encontre de migrants et de résistants qui leur offrent hospitalité.

Homme de combat et de droiture, Churchill étrilla Chamberlain. Vous avez voulu éviter la guerre au prix du déshonneur. Vous avez le déshonneur et vous aurez la guerre. Avec un certain cran, un Echevin ucclois en a appelé à arrêter de courir derrière la NVA. Espérons qu’il fasse des émules.

(*): L'auteur s'exprime à titre personnel.

(1) Peter De Roover, 6.1.2018

(2) UNHCR, Global trend 2016

(3) CGRA, Statistiques d’asile 2017

(4) ULB et KUL, The Long and Winding Road to Employment

(5) Jean Neuville, La condition ouvrière au XIXe siècle, p. 62

(6) Pascal Verbeken, La terre promise, p. 11

(7) L’Express 31.11.2015, Le Figaro, 5.5.2016