Opinions Il y a quelques jours, l’Union européenne dévoilait une directive politique d’envergure à l’encontre d’Israël. Les accords entre l’Europe et Israël seront à présent strictement limités aux frontières internationalement reconnues, excluant de fait les colonies des territoires occupés, Jérusalem-Est et bien évidemment le Golan. Pour le dire de manière plus directe, l’Europe vient de définir de manière officielle l’espace géographique de l’Etat d’Israël. Israël n’existe que dans les frontières de la ligne verte mais en aucun cas au-delà.

Sans surprise, cette directive a déclenché un véritable tsunami de réactions tant en Israël que dans le monde juif. L’indignation semble généralisée et nombreux sont ceux qui n’hésitent pas à se retrancher derrière l’accusation toujours prête à l’emploi d’une Europe perpétuellement antisémite qui aujourd’hui comme hier n’aurait pas de limite à sa haine des juifs.

Pourtant, une toute autre lecture du sens à donner à cette directive de l’Union européenne semble souhaitable. Une lecture qui demanderait lucidité et audace. L’audace d’une vision de l’histoire où, après la mise à mort de plus de six millions de juifs, après des siècles d’antisémitisme, l’Europe serait aujourd’hui à même de sauver Israël de sa propre perte. Renversement de l’histoire et basculement des dynamiques ancestrales.

A l’image d’une vision de l’Europe capable de surmonter ses haines, ses conflits millénaires et ses idolâtries territoriales et nationalistes pour trouver la voie d’une union et d’une harmonie, c’est à présent en se tournant vers le Moyen-Orient que l’Europe pourrait entrainer Israël vers le chemin de la paix et de la raison. Dans une certaine lecture juive de l’histoire, le retour du peuple juif sur les lieux symboliques du récit biblique après deux mille ans de diaspora évoque de manière palpable les prémices du messianisme. Gage de l’imminence messianique, la présence souveraine juive sur chaque partie de cette terre devient non négociable.

La dérive idolâtre de cette conception de la terre se fait sentir depuis 1967 et mène à présent Israël au bord du gouffre. Sortir de l’impasse reste-t-il envisageable ? D’une certaine façon, la réponse à cette question se trouve, paradoxalement, dans l’un des épisodes les plus sombres de l’histoire du peuple juif : l’épopée "sabbataniste". Au XVIIe siècle, un certain Shabbtaï Tzvi, juif originaire de Smyrne, dans l’Empire ottoman, se proclama messie.

Abandonnant tout sens critique, toute responsabilité et toute rationalité, le monde juif ashkénaze se jeta corps et âme dans le sillage de cette figure messianique, se mettant en route, par dizaine de milliers, vers la "Terre Sainte". L’engouement messianique connut pourtant une fin tragique. Ayant tout abandonné, errant sur les routes d’un retour vers la terre d’Israël, une partie très importante des communautés juives d’Europe se retrouva dans une situation économique, religieuse et spirituelle catastrophique lorsque Shabbtaï Tzvi fut obligé de se convertir à l’Islam pour sauver sa vie, révélant ainsi la tromperie messianique. Pour ces milliers de juifs qui avaient cru en lui, il ne restait plus rien. Le désastre fut total.

Au-delà des faits historiques, une question se pose : que se serait-il passé si les Ottomans n’avaient pas mis fin à la "bulle messianique" de Shabbtaï Tzvi en le forçant - par la conversion - à dévoiler sa supercherie ? Il n’est pas inutile de spéculer sur ce qui aurait pu être un désastre encore plus vaste si, dans la mouvance de cette époque, Tzvi avait pu continuer à bercer le peuple juif de telles illusions messianiques.

La totalité du peuple juif et du judaïsme aurait sans doute sombré dans ce qui ne fut finalement qu’une hérésie. Le judaïsme de l’époque aurait-il pu trouver lui-même les ressources nécessaires pour s’extraire de ce faux pas prêt à l’engouffrer ? Ou bien, l’intervention violente des Ottomans a-t-elle été le facteur extérieur incontournable pour sauver le judaïsme du piège qu’il s’était lui-même tendu ?

La question mérite d’être posée car la situation actuelle du judaïsme, dans le sillage de la réalité politique de l’Etat d’Israël, est également celle d’une bulle messianique ancrée à un attachement mystique à la "sainteté de la terre". Le retour sur la terre, le contact physique et souverainiste avec les lieux mythiques de l’histoire religieuse du peuple juif, contribuent à la création d’un sentiment messianique dangereux qui comporte deux volets. Le premier relatif à l’idolâtrie de la terre ; le second à l’enfermement d’Israël sur lui-même.

Ces deux aspects ne sont que le résultat logique - mais ô combien dramatique - d’une pensée religieuse prise au piège de l’expectative messianique. La croyance dans l’arrivée imminente d’une figure salvatrice ne peut que faire sortir la pensée religieuse de toute contingence historique et temporelle. L’ère messianique est, de ce point de vue, hors du temps et de l’histoire. Les contraintes de la "realpolitik" n’ont aucune prise sur une telle pensée, ce qui se traduit, dans le cas d’Israël, par un attachement idolâtre et suicidaire à chaque parcelle de la terre et par un refus absolu de reconnaître l’existence d’un savoir et d’une sagesse présente chez les nations du monde à laquelle il conviendrait d’être sensible et attentif.

Pour sortir de cette double impasse, théologique et politique, il me semble que les leçons historiques du Sabbatianisme s’appliquent de manière directe à la situation contemporaine que nous connaissons. Seule l’intervention ottomane - puissance extérieure - avait pu faire exploser la bulle messianique de l’époque et sauver le judaïsme de sa propre perte. N’en va-t-il pas de même aujourd’hui ? Seule une intervention politique internationale serait capable de percer la folie messianique qui s’est emparée d’une part importante du judaïsme et par là-même sauver Israël, le peuple juif et la religion juive du piège actuel. La pression internationale devrait forcer Israël à se retirer des territoires de Cisjordanie et de Jérusalem-Est afin de donner aux Palestiniens une chance de paix véritable et viable et par là même sceller l’échec des prétentions messianiques qui asphixient le judaïsme. Union européenne, Etats-Unis, Quartet, Nations unies, ne pourraient-ils pas jouer le rôle de l’Empire ottoman de l’époque, faisant éclater dans la douleur la bulle messianique, mais sauvant Israël et le judaïsme de leur propre perte ?

En forçant politiquement Israël à se retirer des territoires et des lieux religio-mythiques de son histoire, le peuple juif et le judaïsme redécouvriraient alors que l’Etat d’Israël n’est ni l’avant-poste de la rédemption ni la "sainte toute-puissance" que certains voient en lui ; que la terre d’Israël n’est pas une propriété exclusive cautionnée par le sceau divin ni le lieu d’une sainteté et d’un sacré dont seule la possession totale serait la garante.

Ainsi libéré de l’emprise messianique, d’autres chemins de réflexions pourraient alors voir le jour et contribuer ainsi à donner à l’Etat d’Israël un contenu identitaire juif plus apaisé et surtout plus fidèle à l’esprit ancestral de la tradition. L’implication des nations du monde, forçant Israël à négocier, pourrait alors permettre à la pensée juive de renouer avec cette nécessaire ouverture sur le monde non juif et sur la sagesse des nations, si essentielle à un authentique vécu juif. Ce faisant, c’est toute la dimension identitaire juive de l’Etat d’Israël qui en serait renforcée tout en garantissant une éthique et une ouverture politique apaisante et favorable à la paix. Dans ce contexte, nous devrions nous réjouir de l’initiative politique récente de l’Europe, et non pas la craindre et la combattre.


Rabbin David Meyer

Professeur de littérature rabbinique et de pensée juive contemporaine, Université pontificale grégorienne de Rome.