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La consommation de cigarettes en chocolat donnerait de mauvaises habitudes aux enfants, qui seraient encouragés à devenir des fumeurs à l'âge adulte. En est-on cependant vraiment sûr?

Docteur en histoire

De plus en plus de pays songent à interdire la vente de cigarettes en chocolat. Le Canada, le Royaume-Uni, la Finlande, la Norvège, l'Australie ont déjà passé le cap; d'autres en parlent, se référant à une recommandation du Conseil de l'Union européenne de décembre 2002 relative à la prévention du tabagisme, ainsi qu'à l'article 16 de la convention-cadre de l'OMS pour la lutte anti-tabac.

La motivation de cette interdiction semble a priori légitime, et de bon sens: la consommation de cigarettes en chocolat donnerait de mauvaises habitudes aux enfants qui, singeant les habitudes des fumeurs dès le plus jeune âge, seraient encouragés à devenir eux-mêmes des fumeurs à l'âge adulte. Est-on cependant sûr qu'il s'agit là de bon sens? N'est-il en effet pas paradoxal que, pour dissuader d'acheter un produit autorisé à la vente (les cigarettes), on interdise à la vente un autre produit (les cigarettes en chocolat)? Les deux produits, c'est entendu, sont symboliquement liés mais songerait-on à interdire la vente de déguisements de cow boys à cause du comportement discutable des cow boys du Grand Ouest vis-à-vis des Indiens des plaines? Songerait-on à proscrire les costumes de Louis XIV dans les bals masqués par respect pour les principes de la Révolution française?

La cigarette, c'est entendu, n'est pas un sujet anodin: elle tue des centaines de milliers de personnes par an; il s'agit donc d'une question majeure de santé publique. Mais une cigarette en chocolat, c'est du chocolat, pas une cigarette! Tout comme un cochon en massepain, c'est du massepain, pas du cochon! Pourquoi, alors, pour lutter contre la cigarette, interdire la vente d'un chocolat?

Car enfin, soyons sérieux: pense-t-on vraiment qu'à l'âge de douze ou treize ans, se réveillant un matin, le jeune consommateur de cigarettes en chocolat se dit: «ça y est, aujourd'hui, c'est décidé, j'abandonne la cigarette en chocolat; je passe à la vraie cigarette»? Du chocolat à la nicotine, le lien est inexistant. D'autant qu'on n'a jamais vu personne accro à la cigarette en chocolat.

Un argument de taille, souvent avancé pour justifier l'interdiction: il existe, dans la plupart des pays, des accords tacites entre producteurs de tabac et confiseurs pour que les paquets de cigarettes en chocolat ressemblent à de véritables paquets de cigarettes. Forcément! On se doute que, dès lors qu'il vend des cigarettes en chocolat supposées faire penser à des cigarettes, le producteur souhaite que son produit ressemble à ce qu'il prétend copier! Quel sens y aurait-il à vendre des cigarettes en chocolat dans de faux sachets de moules?

Il se trouve en outre que la cigarette en chocolat est associée au monde de l'enfance, et que les jeunes gens qui commencent à fumer tâchent précisément de «faire comme les adultes» pour s'affirmer. On verrait donc mal un jeune en quête de maturité consommer un produit lié à son enfance.

Sans doute, au fond, faudrait-il cesser de voir des aliénations là où il n'y a que divertissements innocents. Tous les petits garçons qui ont joué avec de faux revolvers criants de vérité sont-ils devenus des criminels? Toutes les petites filles qui ont joué avec des poupées Barbie sont-elles devenues des blondes fadasses? On connaît la réponse. Et ceci détruit l'ultime argument, qui consiste à dire que le fumeur tente, par son vice, de reproduire les moments heureux de son enfance (lorsqu'il consommait des cigarettes en chocolat).

D'autant qu'on oublie une chose: s'il y a tout à fait moyen de faire semblant de fumer avec un bic ou un crayon, la chose est totalement impossible avec une cigarette en chocolat, puisque celle-ci fond au contact de la bouche, si bien que l'enfant qui souhaiterait s'initier aux techniques de la consommation de tabac retrouverait bien vite ses vêtements maculés de papier ramolli et de chocolat liquide. Ce dont on peut déduire (révélation peu fracassante) que la cigarette en chocolat se mange mais ne se fume pas et que dans cette mesure, elle n'incite pas à fumer. Des parents qui fument devant leurs enfants se réjouissent de voir leur pays interdire la vente de cigarettes en chocolat, ce qui prouve bien l'absurdité de la chose.

Evitons donc les superstitions, et les mesures qui ne sont que faux-fuyants. Ce n'est pas le cas, bien entendu, de toute mesure de santé publique: interdire les distributeurs de sucreries dans les écoles, par exemple, est une bonne chose pour lutter contre l'obésité infantile: habituer les écoliers à manger moins, à manger mieux, qui s'en plaindrait? Même chose, bien sûr, pour les campagnes anti-tabac. Par contre, passer par la loi pour interdire une confiserie en chocolat surprend, car de deux choses l'une: soit (comme c'est heureusement le cas) on autorise le chocolat, et alors on l'admet sous toutes ses formes - triangulaire, rectangulaire, ronde ou cylindrique - auquel cas on ne peut pas interdire la vente de cigarettes en chocolat; soit on jette l'opprobre sur la cigarette et tout ce qui lui ressemble de près ou de loin et dans ce cas, il faut interdire la vente de cigarettes, ce dont il n'est évidemment pas question: il suffit de voir à quels écueils a mené la prohibition de l'alcool aux Etats-Unis dans les années 1920 - marché noir, fortune des mafias, recel de produits de mauvaise qualité - pour éloigner quiconque de l'envie d'interdire la vente de cigarettes.

En fin de compte, dissuader les enfants de consommer des cigarettes en chocolat n'est pas nécessairement une mauvaise chose, si cela s'accompagne d'un travail pédagogique sur les méfaits du tabac. Mais en interdire la vente semble bien excessif: les cigarettes sont autorisées, le chocolat est autorisé mais les cigarettes en chocolat ne le sont pas? Etrange époque, qui, dans le même temps, parle de légaliser les drogues douces et d'interdire les cigarettes en chocolat.

Dernier ouvrage paru: «Loués soient nos téléviseurs!» (Buchet-Chastel, 2005).

© La Libre Belgique 2005