Opinions Une opinion d'André Elleboudt, patient atteint de fibromyalgie.


La ministre de la Santé a décidé de limiter le remboursement des séances de kiné dans les cas de douleurs chroniques depuis le 1er janvier 2017. Derrière cette décision, la vie continue. Quelle vie ? 


La fibromyalgie c’est subir chaque jour l’emprise d’un étau, objet qui enserre phalanges, poignets, coudes, mâchoire, et chevilles; l’écrasement d’un étau. Une douleur très importante qui grâce aux étirements délicats de la kiné s’apaise, l’espace de quelques heures.

La fibromyalgie, c’est subir chaque jour l’emprise d’un serre-joint, mêmes endroits, forte douleur mais avec en supplément une terrible impression de lourdeur des membres. Imaginez-vous chez le dentiste, la bouche ouverte et un serre-joint au bout de la mâchoire, et en supplément l’impression d’être grippé, lourd. Une douleur torturante qui grâce aux étirements et au massage délicat de la kiné s’apaise, l’espace de quelques heures.

La fibromyalgie, c’est subir chaque jour la présence d’une pince à spaghettis, aux pointes effilées qui vous piquent, soudain, là, là ou ici et encore ailleurs, provoquant des gestes inconsidérés et incontrôlables. Peu pratique quand on boit, écrit, mange, travaille avec précision. Une douleur handicapante et déstabilisante qui grâce aux exercices quotidiens conseillés par la kiné s’arrête, l’espace de quelques heures.

La fibromyalgie c’est subir chaque jour la présence du petit couteau de cuisine provoquant des sensations de brûlure suite au frottement et qui, pour moi, limite ses champs d’action aux coudes et aux chevilles. Une douleur déconcertante qui tue la concentration et qui grâce aux étirements par la kiné diminue, l’espace de quelques heures.

La pince à linge miniature, comme on voit sur les étiquettes des tables de fête, pince à linge qui exacerbe toutes les douleurs de contact : aux fesses en position assise, à la tranche des mains et de pieds et à peu près partout quand un mouvement se fait brusque ou inattendu.

Le refroidisseur de bouteille pour son effet glaçant sur les membres supérieurs et inférieurs dès qu’une différence de température apparaît ou au premier courant d’air (vive la clim !), refroidisseur qui en remet une couche en écrasant ces membres. La kiné apporte ce supplément de tiédeur (pas de chaleur pour moi !) qui rend la mobilité habituelle.

La douleur est grande, à un point tel que la valeur que je lui attribue sur une échelle depuis toutes ces années reste toujours au chiffre sept.

La douleur est cassante, elle casse l’énergie tant elle en consomme, elle casse le courage. Ne dites jamais à un patient "Courage !" car justement, du courage il n’en manque pas pour vivre ce qu’il vit !

La douleur est minante au point que mes collègues me disent que je fais souvent sans m’en rendre compte "Mmmmmmmmmmmmmh".

La douleur change le douloureux ! Son humeur, son enthousiasme, sa capacité à s’émerveiller et ça tombe comme ça, sans prévenir. Et la kiné présente cet avantage de ne pas rendre le patient "stone" mais porteur au sens propre de sa situation.

Le corps s’habitue-t-il à peiner, à souffrir ? L’esprit s’assouvit-il du doute et de l’épreuve ? Et l’âme accepte-t-elle la cabale du cerveau ? Les yeux tolèrent-ils de perdre en acuité, et les membres en souplesse puis le corps en puissance ? Le mal s’informe-t-il des doutes qu’il propage ? La douleur sonde-t-elle l’énergie qu’elle détruit ? Et le moral sait-il où s’enfuit le courage ? Et la vie, dans tout cela, que croit-elle pouvoir faire ? Est-ce un rêve de croire que l’on peut être solidaire ?

En patient fataliste, je poursuivrai ma route sans la solidarité de mon pays. Comment ? Vous ignoriez que dans Inami il y a inamical.