Séparer est artificiel

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Opinions

Depuis quelques temps déjà, le principe de la mixité, acquis dans de nombreuses écoles dès les années septante et généralisé dans le décret «Missions» (1997) comme obligation à remplir, est, sinon contesté, du moins débattu en sens divers. Le ligueur titrait, en 2002 : «La mixité ne fait pas du bien aux filles». Le Monde faisait paraître, le 07-01-2003 : «L’école doit-elle protéger les garçons ?», etc. Dès l’abord, on remarquera la diversité d’interprétation des difficultés liées à la mixité. On pourrait interpréter ce questionnement comme une mode. Ce serait, selon nous, une erreur.

Outre que les difficultés sont réelles, il ne faut en aucun cas laisser passer l’occasion d’évaluer et de remettre sur l’ouvrage notre système scolaire, quitte à remettre, le cas échéant des principes aussi fondamentaux que celui de la mixité en question.

BIEN VIVRE ENSEMBLE

Il nous semble en premier lieu important d’attirer l’attention sur le fait que le mélange des genres n’est qu’une facette de la mixité plus généralement et qu’elle comporte les mêmes questions et les mêmes enjeux que les autres mixités : mixité sociale ou encore mixité culturelle. Ces enjeux étant : comment vivre ensemble dans une société plurielle, composée d’hommes et de femmes issus de milieux sociaux et d’origines culturelles différents. L’école est un creuset de cette société plurielle. Il nous semble dès lorsqu’une de ses missions principales est d’apprendre ce «bien vivre ensemble» comme une valeur intrinsèque. Pour y parvenir, nous prônons depuis toujours la mixité – sociale, culturelle, des genres – au sein de chaque classe.

C’est pourquoi nous considérons que l’article du décret «Missions» faisant de l’ouverture des écoles aux deux sexes une condition de subsidiation est un acquis et une opportunité à saisir pour le système scolaire. Est-ce à dire que nous nions en bloc d’éventuelles difficultés liées à la mixité à l’école ? Non, bien sûr, pas plus que nous ne nions les difficultés liées à la mixité dans la société en général. La mixité ne règle pas le problème de l’égalité des chances. Il nous semble que si , aujourd’hui, la mixité des genres à l’école est remise en question, c’est sans doute parce que le bénéfice escompté (autre qu’économique) n’a pas été engrangé. En effet, l’erreur aura certainement été de croire que, de fait, la mixité réglerait le problème de l’égalité entre les filles et les garçons puisque ceux-ci et celles-ci suivraient les mêmes cursus scolaires, auraient les mêmes choix d’orientations. C’était sans compter les représentations familiales, les attitudes inconscientes du système éducatif, les préjugés véhiculés à propos des différences entre filles et garçons. On constate en effet que, à résultats égaux, en plus des contingentements dans des filières généralement perçues comme réservées aux filles (bureautique) ou aux garçons (mécanique) – la grande différenciation des options, très tôt dans le cursus recréant presque de fait la non mixité – les garçons seront poussés et orientés plus que les filles vers des filières plus prestigieuses.

Un reste, certainement, de l’espoir (et de la pression) placé dans le garçon par la famille et plus généralement par la société. Inconsciemment, les professeurs ont parfois tendance à traiter différemment, en classe, les filles des garçons, celles-ci seront plutôt interrogées pour la restitution, le rappel du cours précédent, les filles ont en effet la réputation d’être «bonnes élèves» et consciencieuses, les garçons seront plus sollicités pour leur créativité, puisqu’ils sont réputés pour leur spontanéité. De là sans doute, l’idée que si filles et garçons étaient séparés à l’école, ils pourraient chacun bénéficier de ce qu’on leur enseigne à l’école sans qu’interviennent de distinctions provoquées inconsciemment par la confrontation entre les deux sexes au sein d’une même classe.

D’un point de vue relationnel, aussi, la mixité pose des difficultés. Les relations filles-garçons deviennent plus difficiles à certains moments de l’évolution psycho-affective des jeunes. A ce titre, on sait que les difficultés de l’adolescente ne sont pas à prendre à la légère et qu’elles peuvent conditionner pas mal des évolutions ultérieures de chacun. Reste à savoir si séparés dans les classes, les jeunes vivraient mieux cette confrontation inévitable en dehors de celles- ci.

Par ailleurs, on constate également le choc provoqué par la mixité dans des populations fragilisées où les relations filles garçons se tendent, à l’image de la vie dans les quartiers, tournent au rapport de force, à la confrontation, avec, dans les situations les plus graves, des cas de violence sexuelle.

Face à ces difficultés : l’échec relatif de l’égalisation des chances et les tensions relationnelles, trois attitudes sont possibles : premièrement garder la position de principe intangible et non questionnée qu’est la mixité généralisée, deuxièmement, le retour à des écoles non mixtes, ou troisièmement la prise en considération de ces difficultés et la conscientisation des équipes éducatives pour une mixité généralisée réussie. C’est évidemment cette troisième piste que nous voulons privilégier. Partant du constat que les problèmes liés à la mixité existent dans l’école comme dans la société, il nous paraîtrait artificiel de vouloir créer un espace séparé au sein de l’école ou des écoles séparées pour filles et pour garçons. Si nous considérons le respect de l’autre, dans ses différences comme une valeur à promouvoir dans note société, il nous semble au contraire qu’il faut, comme nous le disions plus haut lutter contre toutes les ségrégations dans notre système scolaire, qu’elles soient sexuelles, sociales ou culturelles. A ce titre, il reste d’ailleurs beaucoup de travail à réaliser !

Il faut, selon nous, faire de l’école le lieu privilégié de l’apprentissage de ce respect, sans pour autant fermer les yeux sur les problèmes qui existent. Les équipes éducatives doivent à ce titre être sensibilisées et ce à plusieurs niveaux : sur les préjugés véhiculés par la société et repris par l’école à propos des rôles des hommes et des femmes dans notre société et les répercussions sur les matières scolaires, l’orientation sexuée, la définition des rôles au sein de la classe. Sur l’éducation au vivre ensemble dans une société aux diverses mixités (de genre, sociale et culturelle) dans le respect des différences mais sans déroger à la valeur fondamentale d’égalité.

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