Opinions

Le port d’insignes ostentatoires ou de vêtements affirmant une conviction religieuse (seulement religieuse ?) dans les écoles est au centre de débats confus. En réalité, ce n’est qu’un aspect d’un problème autrement grave : le bon fonctionnement du système démocratique, vicié par l’empiétement de l’espace privé sur l’espace public.

Tous les régimes se valent-ils ? La chute du Mur de Berlin avait vu nos principes triompher. On pouvait donc baisser la garde. L’Amérique, seule superpuissance, garantissait un ordre mondial dont l’essentiel se limitait en réalité à l’"aire des affaires". Et on se consolait en pensant que si la terre entière n’était pas convertie à l’ordre démocratique, ce n’était qu’une question de temps. On connaît la suite.

L’Europe jouait le jeu, mais avec un plein de boiteries : le remords des erreurs passées, une union qui progressait mais en marchant à la crabe, une gauche qui sans vrai projet politique s’adonnait aux bonnes œuvres, un racisme toujours vivace dénoncé avec des mots, principalement, etc. Cela fit naître un relativisme paresseux. A tout prendre, pensait-on, notre régime démocratique est, comme tous les autres, défectueux, mais c’est "notre culture". Pourquoi l’imposer au reste du monde ? Au contraire, accueillons les autres cultures. Ainsi est née une formidable confusion.

Or la culture se limite soit à la langue, à la cuisine, au danser-chanter, à la religion bref à ce qui s’exprime dans l’espace privé; soit elle dit une autre façon du "vivre ensemble" ou - mettons les points sur les i - de régime politique. Reste à faire coexister dans un même pays deux ou plusieurs modes politiques différents même s’ils tentent de s’implanter par "bribes et morceaux" ! Cette entreprise, certains trop bien intentionnés l’encouragent en laissant l’espace privé, lieu de l’expression culturelle, envahir l’espace public. Là est le danger.

Une des conquêtes les plus importantes du régime démocratique tient dans la séparation de l’espace public et de l’espace privé. C’est le concept de laïcité sans sa connotation antireligieuse née de l’histoire. En effet, dans l’espace public chacun circule et vaque à ses affaires - de travail, d’étude ou de délassement - sans qu’il ait à rendre compte de son quant-à-soi et sans qu’il doive subir continûment celui d’autrui. Une des caractéristiques des régimes non démocratiques consiste précisément à nier cette séparation. Avec la terreur, c’est l’outil principal de leur gouvernement.

Par contre, les régimes démocratiques se doivent de préserver cette séparation. Cela n’empêche pas d’exprimer publiquement son opinion à la condition expresse que toute manifestation soit circonscrite (on va d’un point à un autre) et limitée dans le temps. L’espace public est ainsi "occasionnellement ouvert" à des citoyens qui veulent faire part de leurs opinions pour alimenter le débat. Tout autre est la volonté d’imposer par un signe ostentatoire son opinion religieuse, politique, sexuelle en s’accaparant continûment d’un lieu public comme s’il était une annexe de son espace privé, espace où il est en droit de se comporter comme il lui plaît.

L’aspect concret parlons-en. Ce débat de fond est trop "théorique" pour la masse des citoyens, disent les bonnes âmes. Limitons-nous donc au problème du voile de façon concrète. Les jeunes musulmanes peuvent-elles porter le voile à l’école ? A partir de quel âge ? L’interdire, n’est-ce pas les brimer ? Pourquoi stigmatiser une communauté ? Et, puissance de l’image, on montre deux, trois jeunes filles qui expriment leur désarroi devant cet "intégrisme laïque". Quitter le voile et faire fi de notre culture ou être bannies de l’école, pourquoi nous imposer ce choix ?

La réponse très concrète, la voilà. Ces jeunes filles ne sont pas seules en classe. Une condisciple, élevée dans une famille d’incroyants, décide de porter un T-shirt avec l’inscription : "Je ne crois pas en Dieu". Une chrétienne juvénile écrit sur le sien : "Jésus est mon sauveur". Sans compter ce garçon qui arbore une kippa. Une "allochtone", elle, se fait accrocher par une élève voilée qui lui reproche de n’être pas une bonne musulmane, etc.

Ce n’est qu’un aspect des réalités "concrètes". D’autres demandes surgissent : dispenses de certains cours (gymnastique, biologie ). Puis, débordant le cadre scolaire, il y a le refus d’être examiné par un médecin de l’autre sexe ou l’exigence de séparation dans les bains publics. Enfin, toute critique de l’islam sera traitée d’islamophobie, bref de racisme. Ici encore règne la confusion. Ce n’est pas la même chose de discriminer a priori une personne pour son appartenance à une communauté (racisme) et de critiquer une religion donc une idéologie (islamophobie).

Pourquoi donc négocier d’inacceptables "privautés" au risque d’une atteinte à la séparation des espaces public et privé ?

Trois remarques.

1. Notre mode de vie n’est pas seulement le résultat de la lutte contre l’Ancien régime, mais de deux siècles d’opposition à l’institution ecclésiale qui tentait de conserver son emprise sur la société, entre autres, par une présence ostentatoire dans l’espace public. Il faudra attendre la fin des années 60, dans la foulée de Vatican II, pour que cette politique intrusive prenne fin. Semblablement, au XXe siècle, les groupes extrémistes - en faisant défiler des nervis en uniforme - espéraient affaiblir l’esprit de résistance des citoyens. L’interdiction de se singulariser par le vêtement a été un moyen de les mettre à la raison.

2. La tolérance s’applique au commerce des idées, pas au débordement permanent dans le public de ce qui doit demeurer confiné dans le privé.

3. Cela dit, pour que le fonctionnement démocratique de notre société s’accompagne de l’adhésion du plus grand nombre, il faut avec vigueur déployer une politique d’intégration tant matérielle qu’intellectuelle. L’intégration par l’égalité des chances est à ce prix.

Conclusion, le souci d’autrui est essentiel. Mais autrui, c’est tout le monde. Que certains - soit dans un esprit de tolérance mal réfléchi, soit pour grappiller des voix au lieu d’améliorer la condition des plus démunis - en viennent à renier ce principe élémentaire est regrettable. Ce n’est pas une raison pour leur laisser le champ libre.