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Sur 500 millions d’Européens, dont 388 millions d’électeurs, seuls 176 millions sont allés voter le 7 juin malgré les 17 millions d’euros dépensés par l’UE pour les convaincre. Les verts (52), sont les grands vainqueurs du scrutin. Toutes les grandes formations, PPE (263), libéraux (80) et socialistes (162) reculent. Mais le recul des sociaux-démocrates est spectaculaire de sorte qu’en termes de rapports de force au sein de l’Assemblée de Strasbourg, qui compte 736 sièges, c’est la droite et le centre-droit qui dominent.

Trois raisons pourraient servir d’alibi à l’électeur défaillant pour son incivisme consternant. Tout d’abord, il n’y a pas eu le 7 juin de vote européen sur des programmes européens portés par des partis paneuropéens. L’UE était en effet la grande absente du scrutin européen éclaté en 27 scrutins nationaux. Ensuite, le choix du Président de la Commission était arrêté par les Chefs d’Etats et de Gouvernement avant l’élection. Le PSE, divisé par la défection de Brown, Zapatero et Socrates, s’est en outre avéré incapable de lui opposer un challenger. Du coup, un enjeu important du scrutin, la désignation du chef de l’Exécutif, disparaissait. Le Parlement et la Commission sortent affaiblis de ce coup de force diplomatique de Merkel et Sarkozy. Les petits pays, en s’associant à la manœuvre, renforcent le Directoire des grands Etats. Enfin et surtout, les électeurs ont dû saisir quelque chose de la relative impuissance de l’UE-27 devant la crise financière. Conçue pour une économie de l’offre dans un contexte de croissance, l’Europe est désarmée devant une chute de la demande globale. Son impuissance à coordonner effectivement le nettoyage des bilans des banques, à aboutir à une véritable régulation et supervision financière centralisée malgré le momentum créé par le G20 en avril, et surtout à mettre en œuvre un plan de relance pour l’Europe comparable aux paquets budgétaires américain et chinois, a été perçue par l’électeur. Du coup les groupes les plus vulnérables se sont repliés sur les Etats-nations, seuls espaces de solidarité en Europe en dépit de leur difficulté croissante d’assurer leur fonction tutélaire.

Les partis dits conservateurs ou de droite, tantôt réformistes et tantôt non, ont consolidé leurs positions relatives malgré une certaine érosion de leur poids dans l’hémicycle. Cela reflète de fait que leurs électeurs, généralement mieux avertis et soucieux de leurs intérêts, ont été plus nombreux à voter

En revanche les verts, ont réussi à faire passer le message que la crise impliquait un changement du modèle européen vers davantage de soutenabilité environnementale et que ce changement passait par l’UE. Ce sont là deux idées fortes qui ont mobilisé un électorat jeune, urbain et politiquement sensibilisé.

Les grands perdants sont les sociaux-démocrates et il faut s’en inquiéter, car leur échec risque de confirmer les classes populaires, plus vulnérables à la crise, dans le sentiment que l’Europe est dans les mains des milieux plus favorisés. Mais précisément, les électeurs des partis sociaux-démocrates n’ont-ils pas déserté les urnes parce qu’aucune politique alternative ne se dessinait de ce côté ? Ne devrait-on donc pas parler d’une tragédie de la social-démocratie dans l’UE-27. Longtemps un acteur majeur de la construction européenne, elle n’arrive plus à inspirer ses politiques et encore moins à mobiliser l’opinion dans un contexte de crise du capitalisme financier.

Les causes du recul socialiste sont multiples et profondes. D’abord, ils ont souvent décroché de leur électorat en disputant les classes moyennes à la droite et aux verts et en négligeant les catégories les plus défavorisées. Ensuite, ils n’ont pas le plus souvent réussi à définir une doctrine de régulation du capitalisme global, et encore moins un agenda européen pour cette régulation. Entre l’illusionniste Blair, héritier de Thatcher, et les tenants d’un anticapitalisme de principe, une voie rigoureuse et cohérente n’a pas été trouvée. A-t-elle jamais été sérieusement cherchée ? Que l’on sache, on n’a pas vu les socialistes avant la crise s’attaquer au problème de l’hypertrophie financière, de la dérégulation, des paradis fiscaux et des rémunérations abusives et proposer des solutions européennes pourtant imaginables et même les seules à être réalistes. Par ailleurs, la social-démocratie, peut-être parce qu’elle a été dépassée par la complexité et la pression de la mondialisation financière et par l’ampleur des conséquences sociales de l’innovation technologique permanente, s’est cantonnée au mieux dans la défense plutôt que dans la réforme de l’Etat-Providence. Elle a laissé sans réagir l’érosion fiscale miner le financement des politiques sociales, notamment d’éducation, de logement et de santé, du fait de la concurrence fiscale qu’entretient le blocage de l’harmonisation de la taxation. Dans plusieurs pays, elle a déserté le terrain ingrat de la justice sociale pour celui du combat laïc et libertaire, déportant ainsi son centre de gravité du social vers le sociétal et perdant ainsi de sa spécificité. Enfin, il faut reconnaître l’immense difficulté de rassembler l’électorat de gauche sur un programme européen commun.

Alors que le centre droit et la droite se mettent plus facilement d’accord sur la gestion du capitalisme de marché dont la logique convient à une grosse partie de leur électorat, la gauche doit imaginer des contre-pouvoirs et des mécanismes de solidarité effectifs qui n’altèrent pas le dynamisme de l’économie et la robustesse des finances publiques sur le long terme. C’est là une tâche très ardue. Mais l’Europe des grands chantiers de la crise, du climat et de la sécurité, se conçoit-elle sans qu’une gauche créative et engagée soit partie au débat? C’est le défi qui s’ouvre aux socialistes et aux verts européens dans un Parlement européen en voie de polarisation. La victoire annoncée de la CDU en septembre et la déroute attendue des travaillistes dans l’année à venir va accélérer cette polarisation latente et ainsi fissurer la gangue intergouvernementale dans laquelle a opéré jusqu’ici le Parlement de Strasbourg. C’est peut-être par la voie de l’opposition que va émerger la conscience citoyenne dont l’UE a impérativement besoin.