Opinions

VICTOR MARTIN, Syndicaliste, secrétaire permanent. Gazelco - CGSP - Charleroi

Comment peut-on rester indifférent à ce qui se passe dans nos entreprises depuis si longtemps et s'aggrave chaque jour d'avantage?

Pendant combien de temps encore les travailleurs et leurs représentants vont-ils continuer à rester isolés dans leur confrontation avec les pouvoirs économiques des multinationales, sans que la démocratie politique (c'est comme cela qu'on l'appelle) ne se range à leurs côtés au lieu de se laisser prendre en «otages» (j'ai déjà entendu cela) ou de se plier aux «diktats des sociétés transnationales»?

C'est ce que je me demande (avec d'autres d'ailleurs) à l'occasion du conflit social de AGC Automotive qui en est à sa 15esemaine de grève pour s'opposer à ce que la multinationale japonaise Asahi procède aux licenciements de 284 travailleurs. Alors, faut-il le rappeler, que le carnet de commande de cette usine est complet jusqu'en 2008.

Ce que les travailleurs d'AGC Automotive vivent aujourd'hui n'est que le sommet visible d'un immense iceberg social qui se met en place, jour après jour, et qui ne pourra que s'amplifier avec la mondialisation. La restructuration de l'appareil économique dans le monde, conséquence de l'idéologie néolibérale qui la justifie, se met en place ici, une nouvelle fois, sous nos yeux. Alors que nous avons déjà vécu cela dans un passé pas si éloigné, à titre d'exemples Carnoy en Flandre, Electrabel en Hainaut et bien d'autres encore.

Ce qui est inquiétant dans ces conflits, c'est de constater, tout à la fois, la résignation et la peur de l'avenir qui engendre un repli sur soi des milliers d'autres qui ne se mettent pas debout pour faire bloc contre les licenciements, les fermetures, les délocalisations.

Est-ce dû à l'égoïsme ou simplement à une profonde absence de démocratie, de débat sur le lieu de travail, dans l'entourage quotidien, dans les institutions, dans la vie économique, dans la société de tous les jours?

Ou alors, pour formuler cela autrement, peut-être est-ce la conséquence du vide des institutions qui doivent ou devraient servir de protection pour des droits démocratiques des travailleurs et des citoyens: le Parlement, la Justice, les gouvernements, la concertation sociale...

Est-ce que les travailleurs font grève pour leur plaisir?

Est-ce le cas pour les travailleurs d'AGC Automotive, depuis si longtemps sans revenus ou presque?

Sont-ils manipulés par on ne sait qui ou quoi?

Est-ce qu'ils mettent, par jeu, en péril le bien-être et le futur de leur famille? Qui peut oser dire cela? Il faut être sot pour le penser.

Non, ils savent que ce n'est pas une fatalité, ils savent au contraire prendre leur responsabilité. Ils savent qu'en défendant l'emploi, avec tant de détermination et de courage, ils se battent pour le développement des richesses sociales qui sont à leur tour un des objectifs fondamentaux de nos institutions et de la démocratie.

La question que l'on doit se poser est la suivante: «De quelle démocratie s'agit-il?»

Celle qui vote les licenciements imposés par des critères sans débat possible, sauf quant à savoir quelles personnes seront sur les listes noires, grises ou blanches!

Celle qui veut nous faire avaler, gober, des plans sur lesquels aucun contrôle n'est possible... sauf après la casse, comme à la Sabena! Quand le «marché» a décidé...!

Comment est-il possible que notre système démocratique ne soit plus capable de contrôler l'utilisation des fonds publics (qui ne sont jamais que nos fonds à nous contribuables) investis dans les réseaux économiques des entreprises?

Comment accepter que les efforts des travailleurs pour augmenter la productivité et se plier à la flexibilité se traduisent par une augmentation du capital des entreprises sans qu'il y ait équilibre avec les salaires et la sécurité d'emploi?

Comment accepter qu'il n'y ait pas sanction en cas de délocalisation?

C'est justement dans des entreprises comme, par exemple, AGC Automotive, que ces questions sont posées sans déboucher sur de réelles réponses. Ces questions qui nous montrent combien les femmes, les hommes, comme producteurs, deviennent, jour après jour, plus importants dans le succès de l'entreprise mais sans compensation équitable et équilibrée en retour.

C'est ce constat que les travailleurs font face à l'économie globalisée de ces dernières années.

Et toutes ces questions qui les atteignent dans leur vécu quotidien ne peuvent plus être cachées par des chiffres dans les salles de réunion.

Face à cette «évolution», nos institutions sont de moins en moins capables de saisir ce qui se passe réellement dans et sur les lieux de travail. Comment justifier, en effet, la décision d'astreintes (et portant sur des montants exorbitants jamais vus)..., proclamée sur base d'une requête unilatérale par un tribunal localisé dans une région fortement touchée par le chômage à l'encontre d'hommes et de femmes qui se battent pour le droit au travail?

Si l'on veut éviter que cette situation ne devienne un «cri de désespoir» dans le «désordre du marché», c'est à nous (travailleurs et représentants) à tirer dès maintenant les leçons de l'attitude des acteurs; c'est-à-dire la détermination des travailleurs vis-à-vis de ces multinationales occupées à rationaliser partout dans le monde avec la complicité et l'ingérence inacceptable de la Justice et du ministère du Travail, rangés du côté des employeurs pour laisser imposer les licenciements.

On peut affirmer que sans un syndicalisme au niveau mondial, avec concertation et organisation au-delà des frontières d'Etats, le mouvement syndical national et les gouvernements de gauche en général resteront toujours en retard pour répondre à cette situation.

Ce qui est en jeu, c'est donc bien la démocratie économique, la liberté de vendre ou pas, la capacité de travail qu'elle soit individuelle ou collective. Capacité qui semble bafouée par l'Etat qui y trace ses limites.

Dans l'esprit des néolibéraux, ne sont sociales et modernes que les idées qui servent leurs intérêts. Partisans du moins d'Etat lorsqu'il s'agit de supprimer toutes les contraintes au développement du capital pour défendre la rentabilité boursière et l'appétit des actionnaires de plus en plus gourmands, ils se transforment en défenseurs de l'Etat dès qu'ils sont confrontés à une autre démocratie, basée sur l'entraide, la solidarité, les soins pour les familles, la protection de la vie et des relations de travail et des relations humaines à long terme. Le mouvement des travailleurs, avec l'aide des citoyens qui pensent qu'un autre monde, une autre Europe est possible, se trouve donc devant une tâche urgente qui consiste à redynamiser le débat avec le monde politique correspondant sur la «démocratie économique».

L'attitude des travailleurs de AGC Automotive nous donne des éléments clés importants du contrôle des travailleurs qui est nécessaire pour le maintien, la création et le partage de l'emploi. Ce qui est, de toute évidence, un des problèmes centraux de notre société.

Le refus des licenciements au seul profit de l'actionnariat et la pression de l'utilisation des ressources publiques à l'emploi sont les deux conditions nécessaires pour réaliser l'objectif que s'est donné le gouvernement belge en lançant spectaculairement le slogan de la création de 200000 emplois. Dans ce cadre, il serait dès lors indispensable que les deux propositions de loi qui proviennent des mouvements sociaux et syndicaux de ces dernières années soient prises en considération d'une façon sérieuse et urgente: je parle ici de la proposition de loi Decroly et de la proposition de loi concernant les libertés syndicales. Ces deux propositions de loi ont été élaborées par des délégués issus de la base et de responsables syndicaux. Et ce, après les différents cas d'astreintes et de licenciements de délégués syndicaux pendant les restructurations d'entreprises. Dans le même ordre d'idée il devient urgent de légiférer pour empêcher l'ingérence des tribunaux civils dans les conflits sociaux.

Dans le cadre de la mondialisation actuelle des avancées significatives sur ces différentes questions ne peuvent plus attendre.

Je demande donc que tous les responsables politiques s'informent, d'une façon énergique, sur ces deux initiatives législatives et avancent dans ce sens, qu'ils se déclarent enfin prêts à être avec les travailleurs, tous les travailleurs et ceux de AGC Automotive en tête. On n'a pas le droit de laisser disparaître le savoir-faire et tout ce qui tourne autour des valeurs de l'emploi. Que chacun tienne compte des déclarations et des exigences faites, par exemple, à Porto Alegre ainsi qu'aux multiples rencontres, où chacun proclame qu' «un autre monde est possible».

Pour ma part, le dire est facile, il faut maintenant mettre cela en pratique. Cela sera peut-être moins aisé mais certainement à la portée de ceux qui pensent aussi que la liberté, la solidarité, le droit de travailler dans la dignité, sont les fondements de notre vivre ensemble dans une véritable démocratie!

© La Libre Belgique 2005