Sexe, enfance et mystère

Propos recueillis par Laurence Bertels Publié le - Mis à jour le

Opinions

Marcel Rufo, pédopsychiatre marseillais, psychanalyste freudien orthodoxe,

La majorité des enfants ont déjà eu vent des ébats amoureux de leurs parents sans pour autant connaître leux nature exacte. Dans la mémoire de Marcel Rufo, pédopsychiatre marseillais, psychanalyste freudien orthodoxe, surgit et rugit un lion. Il croit au cauchemar. Il comprendra bien plus tard la vraie nature de ses angoisses; lesquelles le conduisent aujourd'hui à publier chez Anne Carrière, "Tout ce que vous ne devriez jamais savoir sur la sexualité de vos enfants."

Plaidoyer pour la pudeur des parents envers leurs enfants et inversement, l'essai balaye large, du nourrisson sexué à l'adolescente anorexique qui cache sa féminité. Le garçon de 8 ans, homosexuel, qui vivra très difficilement ce choix, sera aussi de la partie sans oublier les trois grandes étapes de la masturbation - celle du nourrisson, de l'enfant entre 3 et 6 ans et de l'adolescent - qui doit rester la plus pudique possible. Un guide de chevet, forcément.

Etes vous inquiets par rapport à la sexualité des enfants ou des adolescents ?

Non. Paradoxalement, les enfants n'ont pas beaucoup changé dans la progression de la sexualité. Il a fallu trente ans pour que la moyenne d'âge des premiers rapports passe de 17,5 ans à... 17 ans. Il faut parler d'amour aux jeunes et pas de sexualité. Aujourd'hui encore, les filles partent à la recherche du prince et les garçons croient toujours l'être.

Un enfant de 0 à 6 ans est très formé dans la sexualité mais nous ne devons ni le considérer comme adulte sexuellement ni tout lui dire. Le petit a besoin d'un tempo de la découverte.

Quelle est la principale erreur des parents?

Je crois que ce qui pose plus de problèmes qu'avant, ce sont, paradoxalement, les extraordinaires progrès des parents. Ils sont plus attentifs à l'enfant, se concentrent sur leur destinée, sont en très compréhensifs envers eux, fabriquent très vite des adolescences. Les éclats liés à cette période, les lolitas, les phobies scolaires, les comportements à risques sont le résultat de cette éducation ouverte. Les parents actuels sont dans un jeunisme. Ils essayent de ne plus quitter les enfants et les enfants ne les quittent plus.

Si deux films comme "Trois hommes et un couffin" et "Tanguy" ont tellement bien marché, c'est parce qu'ils représentent une pathologie sociale.

Tanguy impose une sexualité à ces parents à domicile, ce que font beaucoup d'ados. Voilà une impudeur de leur côté.

Que pensez-vous ajouter aux grandes découvertes de Sigmund Freud?

Freud a pris comme modèle la pulsion libidinale. Lorsqu'il affirmé pour la première fois, en 1912 au Congrès de Vienne, que les enfants avaient une activité masturbatoire, cela a provoqué un tollé. L'enfant n'était plus un ange mais, selon ses propres dires, «un pervers polymorphe» à la recherche du plaisir sous toutes ses formes. Malgré le discours freudien, nous ne sommes pas tous persuadés de cela même si nous faisons la différence entre la masturbation plaisir et la masturbation découverte. À part cela, je pense que nous retrouvons actuellement en clinique des choses aussi simples et géniales que les grands principes psychanalytiques de Freud. On constate que malgré toute la modernité du discours, le développement de l'enfant est identique. L'enfant de la Vienne impériale n'est donc pas très différent de celui de 2003. Tant mieux, cela prouve que le développement humain n'est pas uniquement fait d'environnement de modes mais est fondateur de développement sexué. Quelle que soit la pression sociologique des temps, des époques, l'enfant passe toujours par des phases poétiques. Personnellement, je souris quand j'entends deux petites filles se dire : "elle te l'a fait, à toi aussi, le coup de la cigogne ? "

D'après votre livre, on devient garçon et fille à vingt mois?

Lorsqu'un bébé sourit, la mère ou le père sexualisent ce sourire. Dans la façon de porter l'enfant, il y a aussi une part d'érotisation, inconsciente, de la part des parents. Les parents sont égaux dans l'attention du bébé mais dans la différence.À vingt mois, dans ses jeux, ses choix, dans son approche, le petit garçon ou la petite fille part à la conquête de son sexe; ce qui est une forme de liberté pour lui. Les parents ne sont jamais que les donneurs de chromosomes et d'identification, d'environnement sexué. C'est là qu'il faut veiller à bien comprendre la parité. Je suis pour l'égalité des sexes mais dans la différence.

Quelle est l'étape la plus déterminante pour la sexualité?

La plus déterminante est la phase de latence qui au niveau psychanalytique est celle où les émois sexués s'arrêtent. Dans les écoles, les garçons s'habillent comme des garçons et les filles comme des filles. Cette phase est aussi la propédeutique des liens amoureux. La mixité est une démocratisation qui rend les garçons moins bêtes et les filles moins isolées mais dans la cour de récré chacun reste de son côté. La mixité est une conquête égalitaire sur laquelle il ne faut pas revenir même si elle n'existe pas au niveau fantasmatique. Je suis tout à fait contre la tendance actuelle, aux Etats-Unis et même en France, qui consiste à séparer, en secondaires, filles et garçons.

La période de latence est aussi déterminante pour l'homosexualité qui se décide vers 4 ou 5 ans; âge auquel on peut déjà établir un diagnostic. Il ne faut pas culpabiliser les mères. Il faut savoir qu'il y a les garçons qui veulent parfois jouer à la poupée et ceux qui ne veulent jouer qu'avec des poupées, qui se fardent, se déguisent. Il s'agit alors clairement d'un choix homosexuel incurable.

Comment déculpabiliser les parents?

Il faut être honnête. Aucun parent ne souhaite que son enfant devienne homosexuel car cela équivaut à une stérilité choisie. Ce choix est difficile pour l'enfant aussi, il y a d'ailleurs une morbidité suicidaire plus importante chez les garçons homosexuels car ils regrettent aussi de ne pas donner d'enfant à leurs parents. C'est un choix respectable mais toujours mal vécu. Par rapport à la tolérance, le sida a joué un rôle important. Un des seuls éléments favorables de cette horrible maladie est qu'elle a permis aux parents de redevenir parents lorsque leur enfant homosexuel devenait malade.

Malgré cela, les parents d'aujourd'hui acceptent mieux cette différence. Quoi qu'il en soit, l'homosexualité est un choix de l'enfant. Ni mère, ni père n'y peuvent rien.

Que pensez-vous de l'apparition des lolitas?

Il ne s'agit pas d'un phénomène nouveau. C'est le marketing qui a mis les lolitas en avant. Depuis toujours, les filles se déguisent en princesse. Mais il y a des mères qui encouragent leurs filles à être des lolitas. Là, le père a un rôle d'interdiction à jouer. Certes, il y a un effet de mode des lolitas. Il y a 30 ans, c'était les jeunes filles Hamilton.

Parlez-nous de votre fameuse vététèque, c'est-à-dire de ces vêtements de grands couturiers que vous mettez à la disposition des adolescents anorexiques...

On est dans son adolescence comme dans ses habits. Mêmes adultes, nous avons des stigmates de notre adolescence. Chez l'anorexique, le corps disparaît. On lui rend un contenant en l'habillant. On montre à la jeune fille qu'elle peut être jolie. Tout ce qui relève du jeu psychique de la représentation est important.

En conclusion?

La sexualité est un mystère et doit le rester.

© La Libre Belgique 2004