Opinions
Une chronique d'Armand Lequeux. 

Galanterie, séduction, harcèlement : et si ces comportements, avec des intensités différentes, étaient tous des marqueurs de la domination masculine ?

L’affaire Weinstein continue décidément à faire des remous. Elle entraîne dans son sillage une remise en question des relations entre le féminin et le masculin qui semble bien dépasser le buzz éphémère. Parmi ces questions, il en est une qui peut paraître dérisoire, mais qui ouvre sans doute quelques pistes de réflexion : entre la galanterie, la séduction et le harcèlement existe-t-il un continuum qui justifierait que ces comportements soient considérés, avec des intensités différentes, comme des marqueurs de la domination masculine ? Que penser, en effet, de la galanterie ? Celle qui fut enseignée pendant des siècles comme un élément raffiné de la civilisation occidentale est-elle autre chose qu’un comportement masculin destiné à rappeler à ces pauvres femmes qu’elles sont atteintes d’une faiblesse congénitale qui les empêche aussi bien d’ouvrir aisément les portes que de se débarrasser seules de leurs manteaux ?

Il est vrai que le Larousse ne laisse guère de doute sur la distinction entre le pouvoir et la soumission dans la relation entre les sexes. La galanterie est définie comme la politesse empressée auprès des femmes ou comme des propos et compliments flatteurs adressés à une femme. Nos contemporaines recherchent-elles des hommes empressés et flatteurs qui les traitent comme une sous-espèce humaine à protéger, ou souhaitent-elles construire des relations authentiques avec des hommes qui les considèrent comme des personnes parfaitement égales en droits et en devoirs ?

La galanterie semble bien être une forme mineure de ce que la psychologie sociale appelle le sexisme bienveillant. Il s’agit d’une discrimination basée sur le préjugé selon lequel les femmes sont des créatures pures et fragiles qu’il convient de protéger. Elles sont naturellement dotées de qualités présentées comme positives - l’amabilité, la gentillesse, la sociabilité - qui les maintiennent en fait dans une position inférieure aux hommes qui sont rationnels, fermes et efficaces. Le sexisme bienveillant est subjectivement positif avec ce doux mélange de condescendance chevaleresque et paternaliste qui le caractérise, mais il est objectivement négatif puisqu’il maintient les femmes dans leur statut inférieur. Les hommes gardent ainsi leurs privilèges et reçoivent en prime la considération de celles qu’ils dominent. Ils ont le beurre et le sourire de la crémière !

Le tableau s’obscurcit lorsqu’on sait que les hommes qui sont le plus en accord avec ces stéréotypes du sexisme positif sont aussi les plus prompts à manifester du sexisme hostile : critiques et moqueries, voire harcèlements et violences envers les femmes. Ceci peut paraître paradoxal, mais l’explication semble tenir au fait que ces hommes sont intolérants aux caractéristiques ou comportements qui sortent du carcan étroit de leurs préjugés qui enferment les femmes dans leur pureté et leur faiblesse congénitale. Dans ces conditions, la madone devient vite une salope et la jolie potiche se transforme facilement en intrigante prétentieuse !

La séduction, elle aussi, a son versant sympathique lorsqu’il s’agit de s’habiller le cœur pour accueillir l’autre, mais elle a sa face sombre, qui correspond à l’étymologie de seducere, lorsqu’il s’agit de détourner l’autre de son chemin et de le conduire à soi en le trompant. Ici aussi les femmes peuvent être tentées par la servitude volontaire lorsque pour séduire elles se transforment en poupées de luxe et en fashion victims. La galanterie comme la séduction risquent l’une et l’autre de transformer les femmes en objets et de pervertir la relation du masculin et du féminin.

Soyons cependant confiants, les rapports de genre sont en pleine mutation et l’affaire Weinstein sera peut-être un formidable accélérateur de changements. Un jour prochain, nous pourrons remercier toutes ces femmes qui auront eu le courage de dénoncer les abus auxquels elles furent soumises ainsi que les quelques hommes qui ont honnêtement demandé pardon pour leurs errements coupables.