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S ouviens-toi des jours antiques, médite les annales de chaque siècle; interroge ton père, il te l'apprendra, tes vieillards, ils te le diront´ (1). C'est par ces paroles de sagesse que Moïse, vers la fin de sa vie, invite les enfants d'Israël à méditer sur leur passé afin de faire face aux situations et aux difficultés du présent. Une sagesse qui présuppose bien sûr que les expériences et les enseignements du passé peuvent effectivement nous servir de leçon aujourd'hui. Alors bien sûr, l'Israël contemporain n'est pas l'Israël biblique et les Palestiniens ne sont simplement pas les Philistins d'hier. Cependant, la nature humaine étant ce qu'elle est et les mentalités n'évoluant guère, les hommes d'aujourd'hui restent finalement fort identiques à ce qu'ils étaient dans le passé. C'est ainsi que les dirigeants israéliens et palestiniens d'aujourd'hui - Sharon et Arafat - font ressurgir dans ma mémoire certains fragments d'histoires bibliques; celles de Samson et du Roi David.

Commençons par retracer l'histoire de Samson et par tenter d'identifier l'image du Sharon d'aujourd'hui qui s'y reflète. C'est dans le livre des Juges que la vie de Samson nous est relatée. Juge, homme à poigne s'il en est, symbole de la puissance physique, Samson gouverna Israël pendant vingt années. Années durant lesquelles la lutte faisait rage entre le peuple juif et les Philistins. Face à cette adversité, Samson est populaire parmi les siens. L'histoire nous raconte que le secret de sa force résidait dans sa chevelure qui ne devait jamais être coupée. Mais le secret est un jour découvert. Samson est fait prisonnier et le piège se referme alors sur l'ensemble du peuple. Acculé dans l'ancienne ville de Gaza, apeuré et terrorisé au milieu du Temple, Samson prie l'Eternel pour que sa force lui soit redonnée. C'est alors que la tragédie se produit: `Samson embrassa de ses bras les deux colonnes du milieu qui soutenait le Temple, l'une avec le bras droit, l'autre avec le gauche, en disant `Meurt ma personne avec les Philistins´ ! Et d'un vigoureux effort, il fit tomber la maison sur les princes et sur toute la foule qui était là´ (2). Samson détruit ses ennemis mais meurt avec eux. Symboliquement l'histoire de Samson n'est autre que l'histoire de la tentation de la force physique pure, force qui, tout en détruisant l'ennemi, risque parallèlement d'engendrer l'auto-destruction. C'est en cela, il me semble, que ce passage biblique reflète la tragédie qui se déroule aujourd'hui au Moyen Orient, côté israélien tout au moins. Sharon est tel un Samson moderne. Il est l'homme fort du moment, il détient la force physique. C'est à lui que revient la lourde tâche et la responsabilité de sauver son peuple des attaques incessantes des Palestiniens. Dans un Israël apeuré et à la merci d'attentats sucides perpétuels, aveugles et meurtriers, Sharon est parfois tenté, tel Samson, d'utiliser la force pure pour mettre un terme à ce conflit. Il détient effectivement le potentiel physique et militaire pour le faire. Mais Sharon, en utilisant cette force, court le risque d'un anéantissement réciproque dans lequel Palestiniens et Israéliens chuteraient dans un même abime. Au sens propre, l'Israël de Sharon peut effectivement se détruire en détruisant les Palestiniens. Nous ne le savons que trop bien, une réponse militaire d'Israël excessive risque d'entraîner toute la région dans un conflit dont nul ne sortirait vainqueur. Au sens figuré, la destruction des Palestiniens par la force militaire risque aussi d'anéantir l'âme et l'identité juive d'Israël. Car ne nous y trompons pas, l'existence des Palestiniens est nécessaire à l'identité d'Israël aujourd'hui. En effet, les Palestiniens représentent pour l'état juif la nécessaire confrontation que requiert toute éthique religieuse. La tradition rabbinique juive le répète sans cesse. C'est dans le visage de l'autre, dans le visage de l'étranger et même de l'ennemi, dans le traitement de cet autre, que se façonne la valeur morale d'un peuple. Un enseignement rabbinique formulé par nos sages en un temps où le peuple juif ne possédait ni terre ni pouvoir, mais un enseignement qui doit à présent faire face au test impitoyable de la réalité politique d'une nation. Possédant le pouvoir sur cette petite parcelle de terre que représente l'Etat d'Israël, sommes-nous capables de mettre en pratique cette éthique de notre tradition religieuse et d'être à la hauteur de la tâche? C'est la nature juive de l'Etat d'Israël qui est ici en cause.

Face à ce Samson moderne, s'oppose aujourd'hui Arafat, à qui un autre personnage biblique peut être associé: le Roi David. Une comparaison audacieuse qui exige la plus grande prudence. Cependant, sous certains aspects et sous certains aspects seulement, la nature du dirigeant palestinien reflète un trait bien spécifique de la personnalité du héros biblique. Le Roi David fut, sans aucun doute, un homme d'Etat, une figure publique incontestable. C'est lui qui, selon le récit biblique, envisage pour la première fois l'unité et la souveraineté de son peuple. Il unifie les différentes factions, détermine son territoire par de nombreuses guerres, recherche une capitale unificatrice et envisage l'édification du Temple comme symbole de la souveraineté religieuse et nationale. Hélas, le Roi David n'est pas celui qui parviendra à ses fins, ce n'est pas à lui que reviendra la tâche, l'honneur et le bonheur de réaliser son rêve. Le Livre des chroniques est à ce titre fort riche d'enseignements et au moment où David s'apprête à quitter ce monde, il déclare à son fils: `C'était mon désir à moi d'édifier une maison au nom de l'Eternel, mon Dieu. Mais la parole divine s'adressa à moi en ces termes: `Tu as versé beaucoup de sang et fait de grandes guerres; ce n'est donc pas à toi à élever une maison en mon honneur car tu as fait couler beaucoup trop de sang devant moi sur la terre´ (3) Ainsi en est-il pour ceux qui, au fil des décennies, hésitent entre mission de visionnaire et instinct de guerrier sanguinaire. C'est cela le syndrome du Roi David, l'hésitation permanente entre deux mondes. Ce n'est généralement pas à ces dirigeants-là que revient l'honneur de concrétiser rêves et visions. Moitié homme d'Etat et moitié homme de sang, Arafat est atteint de ce même syndrome. Il ne cesse d'hésiter entre deux mondes, celui de la responsabilité et celui de la violence. L'histoire antique nous laisse supposer que tout comme le Roi David en son temps, ce ne sera probablement pas à lui que reviendra la tâche et l'honneur de réaliser sa vision de la souveraineté nationale de son peuple. En ce domaine, l'hésitation n'est pas digne d'un bâtisseur d'Etat.

Alors, dans ce combat entre un dirigeant sous l'emprise de la `tentation de Samson´ et un autre atteint par le `syndrome du Roi David´, quel espoir nous reste-t-il? Souvenons-nous qu'après Samson - dernier des Juges - vint le temps des prophètes et des rois. Une période plus stable dans la vie d'Israël, une période marquée surtout par la séparation des pouvoirs entre le religieux et le politique; d'un côté le prophète et de l'autre le roi. De même, après David et ses guerres meurtrières vint Salomon, son propre fils, l'homme de la paix par excellence, celui qui eut l'honneur de réaliser la vision de la souveraineté nationale et politique de tout un peuple. De la haine et la violence surgit parfois la sagesse et la paix. C'est cela l'espoir biblique et c'est en cela qu'il nous est permis d'espérer aujourd'hui.

(1) Deutéronome 32:7

(2) Juges 16:29-30

(3) I Chroniques 22:6-7

RABBIN DAVID MEYER

© La Libre Belgique 2002