Opinions

Membres d'Energies réformatrices

Une nouvelle fois, un travailleur a été séquestré par d’autres travailleurs. Après le président directeur général de Sony France, c’était au tour du directeur de l’usine 3M de Pithiviers et maintenant de cadres de Caterpillar à Grenoble. L’abandon de la concertation sociale pour l’adoption d’une pratique illégale basée sur la terreur, la contrainte et la menace physiques, représente un phénomène révoltant et inquiétant.

Révoltant. Il touche à un droit fondamental au cœur de nos démocraties modernes : le droit à disposer de soi contre des arrestations arbitraires. Cette liberté, notamment de se rendre et de quitter son lieu de travail ne peut, en effet, être entravée que par le résultat d’une action judiciaire contradictoire menée par un pouvoir judiciaire légitime. Ce principe est notamment symbolisé par la notion anglaise d’habeas corpus qui remonte à 1679. Certains acteurs censés participer à une concertation sociale moderne ont décidé d’adopter des pratiques de séquestrations arbitraires dignes d’un autre temps, d’autres régimes politiques que le nôtre. Ne disposant pas de l’autorité de police et judiciaire pour effectuer des arrestations, ils estiment, de plus, pouvoir définir de façon expéditive l’acte d’accusation, la durée de la détention et les conditions de la libération.

Ce phénomène est inquiétant. Pour plusieurs raisons. Le peu de réaction des forces de l’ordre pose question. Comment justifier que toute séquestration ne soit pas considérée comme telle par les autorités de police et de justice ? L’absence de réaction, voire la légitimation de ces pratiques par une hiérarchie syndicale censée faire respecter les règles du dialogue social et la légalité de toute action menée par ses affiliés ? Les propos, dignes du syndrome de Stockholm, des personnes séquestrées ? Serge Foucher, PDG de Sony France, déclarait à l’issue de sa détention que celle-ci s’est déroulée "calmement" , qu’elle n’aurait "probablement" pas de suite judiciaire, en ajoutant : "J’espère que ça ne fera pas école." (1) Comment peut-on expliquer cette apathie face à ces pratiques ?

L’explication provient en grande partie d’un des éléments les plus inquiétants de ce phénomène : excuser la forme car la cause serait impérieuse. On oppose ainsi une justice légitime par tous et pour tous mise en place dans nos démocraties, à une justice sociale supérieure définie et mise en œuvre par une minorité affolée et querelleuse. On ne peut s’empêcher de faire le parallèle avec l’indulgence à l’égard des pratiques terroristes de responsables politiques d’extrême gauche, telle la rencontre entre Olivier Besancenot et Jean-Marc Rouillan, l’ancien activiste de l’organisation terroriste Action directe. Si la cause vous paraît juste, tout est permis !

Une autre explication réside dans l’apathie généralisée face à la crise que nous connaissons. On manifeste contre la peur de l’avenir. On attend tout ou presque des gouvernements. On fait grève parce que son entreprise est en difficulté et doit se réformer, même si rien de concret n’est encore sur la table. La passivité est le maître mot face à des événements qui demandent, de la part de l’ensemble des responsables du dialogue social, des initiatives et des discours au-delà du simplisme économique ambiant.

La motivation de ces séquestrations inquiète également. Elles sont basées sur des demandes de rançons diverses et variées. Au moment de la séquestration de membres du conseil d’administration de l’hôpital français de Berchem-Sainte-Agathe en 2008, la rançon demandée par la voix du représentant SETCa, Yves Depas, était la suivante : "Nous ne laisserons sortir que si l’administrateur provisoire potentiel est nommé et qu’on nous présente un agenda écrit." (2) Il n’y a donc ici aucune demande syndicale, si ce n’est de se substituer à l’organe de décision de l’institution. Plus près de nous, la direction d’AGC à Fleurus en 2005 pour cause de possible délocalisation connut le même sort. Les forces de l’ordre furent attentistes. En 2006, la séquestration du président de Quebecor World France à Hellemmes a pour but la négociation des heures de grève - ça ne s’invente pas - et l’obtention d’une prime de Noël. La dernière prise d’otage en date à Pithiviers concerne la renégociation des indemnités de départ, une prime de transfert vers un autre site, un congé de mobilité de 24 mois et des garanties pour les salariés restants. Comment peut-on imaginer qu’un tel programme puisse faire l’objet d’un accord argumenté, concret et réaliste sur base de la séquestration d’une personne qui n’est certainement pas, en l’occurrence, le (seul) détenteur du pouvoir de décision ?

Sur ce dossier, les déclarations d’un responsable syndical français sont d’ailleurs affligeantes. Ce dernier affirme que la direction est responsable de cette situation et que c’est un gâchis car 3M se porte bien et fait des bénéfices. En plus de se déresponsabiliser de l’action sur la victime, les syndicats ajoutent à leur forfait un discours dont l’incompétence, du point de vue économique, fait froid dans le dos. Une entreprise qui fait des bénéfices ne peut pas évoluer, se réformer et, le cas échéant, se séparer de certains membres de son personnel dont elle n’a plus besoin. Ce discours syndical sans nuance met en garde contre les entreprises qui auraient le malheur de faire des bénéfices, car celles-ci se condamneraient ainsi à ne plus pouvoir se réformer pour assurer leur viabilité... On ne peut que regretter un syndicalisme d’arrière-garde qui protège un emploi plutôt qu’un ouvrier, qui préfère ligoter un maximum d’ouvriers sur le Titanic et séquestrer le capitaine plutôt que d’accompagner les ouvriers dans la recherche d’un canot de sauvetage, voire d’un autre bateau innovant et plus adapté aux besoins actuels.

Quand aurons-nous droit à un syndicalisme responsable et réformateur qui a pour objectif d’adapter les conditions sociales aux réalités économiques et attentes - légitimes - des travailleurs tel celui de certains pays nordiques, qui accompagne le parcours professionnel de ses affiliés au lieu de viser la permanence de ses permanents dans des entreprises qu’ils croient éternelles ? Cette idée-force du communisme ne représente en aucun cas la position à tenir pour faire progresser le combat social. Cependant ce constat ne peut éluder la responsabilité du politique. Lorsque le Parlement flamand bloque le plan de relance en refusant des mesures du dernier accord interprofessionnel (AIP), la difficile concertation sociale belge est sabotée. Si le politique a la légitimité du "dernier mot" car représentant l’intérêt général, il est indispensable de responsabiliser le syndicalisme en imposant la personnalité juridique aux organisations syndicales afin que eux aussi rendent des comptes, de redéfinir les compétences des Conseils économiques et sociaux et d’impliquer davantage les syndicats dans l’élaboration des choix socio-économiques du pays afin qu’ils intègrent la réalité économique sans mentir à quiconque.

La concertation sociale est basée sur un rapport de forces, elle peut mener à d’âpres négociations, à des blocages, à des manifestations, à des arrêts de travail. Mais la concertation sociale ne peut mener à des rapports de force physique, à des séquestrations illégales de citoyens par d’autres citoyens, de travailleurs par d’autres travailleurs. Les responsables politiques doivent s’atteler à l’émergence d’un nouveau rapport social plus raisonné entre salariés et employeurs. Car la refondation du capitalisme sur les valeurs d’un libre-échange sain, justement encadré par des garde-fous, ne pourra être réussie sans une responsabilisation accrue des partenaires sociaux, et donc du syndicalisme.

Si on parle beaucoup de rendre le capitalisme plus humain, à juste titre, peut-être serait-il également bienvenu de parler de la nécessité de remettre à l’avant-plan les valeurs de respect de la personne dans les actions syndicales.

(1)Extrait du site du Figaro.fr du 13/3/2009.

(2)Article paru dans "Le Soir" du 9/5/2008.