Opinions Il y a cent ans presque jour pour jour, Jules Destrée rendait publique sa lettre au roi "sur la séparation de la Wallonie et de la Flandre" dans laquelle il énonçait sa sentence restée célèbre : "Sire, il n’y a pas de Belges".

Un siècle plus tard, le contenu de cette missive apparait prophétique, tant elle semble avoir anticipé l’évolution institutionnelle que connait la Belgique depuis lors. Tout y est, ou presque : l’idée de deux peuples géographiquement et surtout linguistiquement distincts qui n’ont rien, ou si peu, en commun.

Il est d’ailleurs étonnant de constater les similarités du propos de Destrée avec le discours d’un Bart De Wever aujourd’hui. En premier lieu, la définition de la nation (Destrée emploie le terme " race ") se fait par la langue. Pour montrer qu’il n’y a pas de nation belge, Destrée avance ainsi que seuls 15 % de la population belge parlent à la fois français et flamand. Etablir ainsi qu’il faille être bilingue pour être belge peut étonner, mais passons.

Mais les points communs avec le discours nationaliste flamand ne s’arrêtent pas là. Les deux peuples répondent ainsi à des aspirations politiques différentes : la Flandre est résolument à droite (catholique en 1912) alors que la Wallonie est principalement à gauche (socialiste et libérale à l’époque). L’argument des transferts financiers est lui aussi déjà évoqué par Destrée, mais de manière inversée avec une Wallonie payant pour la Flandre.

A constat similaire, conclusion identique : pour Destrée ces deux peuples ne pourront jamais en former un seul. Il est donc préférable qu’ils se séparent administrativement, tout en gardant un monarque et quelques éléments communs. Alors que certains ont, à juste titre, évoqué la "Deweverisation des esprits francophones" ( 1), il convient aujourd’hui de se demander si, ironie de l’histoire, les propos d’un Bart de Wever ne constituent pas une réadaptation moderne de ce billet datant d’avant la Première Guerre mondiale. Mais si le discours n’a que peu évolué en un siècle, qu’en est-il de la réalité belge aujourd’hui ?

La première différence notable à observer est celle d’une région bruxelloise affirmée. Destrée niait cette existence avec dédain parlant des Bruxellois comme un " agglomérat de métis " qui " semble avoir additionné les défauts des deux races, en perdants leurs qualités ". Une identité "zinneke" aujourd’hui assumée, et d’autant plus pertinente que de plus en plus d’étrangers ou de Belges d’origines étrangères résident dans cette ville multicapitale.

Mais, au grand dam d’un Destrée, on est en droit de se demander si au-delà de Bruxelles, la Belgique tout entière n’est pas une "nation métissée". La Belgique est en effet un pays où la part de la population d’origine étrangère est l’une des plus importante au monde, plus encore que des pays neufs comme le Canada et les Etats-Unis (2).

Cette diversité ne connait pas la frontière linguistique : en Flandre, 25 % des enfants nés en 2011 n’auront pas le néerlandais pour langue maternelle (3).

Même en se limitant aux Belges de souche, cette vision de deux nations homogènes et d’identités exclusives correspond-elle à la réalité ? Concernant la Flandre, une série d’études montre que les identités flamandes et belges sont présentes de manière assez égale, avec un avantage pour cette dernière (4). On est donc loin de l’image d’une Flandre homogène qu’aiment à projeter les nationalistes. Plus intéressant encore, il semble qu’opposer ces deux identités ne soit pas forcément pertinent.

En effet, si l’on donne la possibilité d’exprimer plusieurs identités, il apparaît que 80 % des Flamands se sentent à la fois Flamands et Belges (5). En d’autres termes, pour cette majorité de Flamands, ces deux identités ne se contredisent pas, voire se complètent. C’est ici que l’on touche à un point essentiel : la Belgique est une terre où les identités - "nationale", régionale, provinciale ou encore plus locale - sont entremêlées.

Jules Destrée n’a pas intégré cette vision, se contentant de dire qu’il n’y avait pas une mais deux nations en Belgique, mais sans remettre en cause le concept lui-même. Mais comment en vouloir à cet homme d’un XIXe siècle où l’Etat-nation constituait l’horizon indépassable en Europe ? La même attitude semble moins pardonnable au XXIe siècle.

Là où la lettre de Jules Destrée peut servir d’inspiration, c’est dans cette volonté d’adapter les institutions politiques - à l’époque unitaires - à une réalité sociale plus complexe. Comme si les institutions avaient toujours quelques dizaines d’années de retard, il semble qu’une telle adaptation soit de nouveau nécessaire aujourd’hui.

Dans quel sens ? Tout d’abord en construisant un fédéralisme à (au moins) trois qui donne toute sa place à une région bruxelloise qui doit être bien plus que le lieu de rencontre entre les communautés du pays.

Surtout, et cette deuxième révolution de nature mentale n’est pas la moindre, il convient de revoir la vision trop souvent présente d’identités exclusives qui conduit à penser, par exemple que plus on est flamand et moins on est belge. Il apparaît ainsi que c’est en Flandre que cette identité multiple est la plus présente dans la population. A l’opposé, certains francophones sont souvent dans une conception toute française de la nation, s’appuyant sur un sentiment belge beaucoup plus fort que les identités wallonne et bruxelloise.

L’essentiel est alors de ne pas confondre l’identité flamande - dont il est désormais inutile de nier l’existence - et son exploitation par certains mouvements nationalistes.

Le choix pour l’avenir de la Belgique peut donc être clairement résumé. On peut rester fidèle à la vision "communautaire" d’un Jules Destrée (ou d’un Bart De Wever) en bétonnant les institutions binationales mutuellement exclusives basées sur la langue (on est soit flamand, soit francophone, y compris à Bruxelles). La conséquence ultime en sera un confédéralisme avec d’un côté, une Flandre se rêvant homogène, et de l’autre une Belgique du plan B.

L’alternative consiste à dépasser la vision archaïque des Etats-nations homogènes pour redéfinir la Belgique en l’adaptant aux identités multiples de ses habitants. En somme, après que l’on ai dépassé la "Belgique de papa" unitaire, dépasser la "Belgique de papa Destrée". Car un siècle après cette lettre, force est de constater qu’il y a toujours des Belges. Mais ils sont aussi Wallons, Flamands et Bruxellois. Et bien d’autres choses encore.

(1) Nicolas Baygert, "Belgique fais-toi peur", Slate.fr, 20 juillet 2011, http://www.slate.fr/story/40901/belgique-peur

(2) "La Belgique, terre d’immigration", Itinera Institute, 15/05/2012.

(3) Etude Kind en Gezien (juin 2012). Cette proportion atteint 40 % dans les centres-villes d’Anvers et de Gand. Le français ne représente que 5 % de l’ensemble des nouveaux locuteurs.

(4) Kris Deschouwer et Dave Sinardet, "Langue, identité et comportement électoral" in "Les voix du peuple", Editions de l’ULB, 2010. 47% des "Flamands" citent l’identité belge comme étant la plus importante à leurs yeux, contre 27% pour l’identité flamande (chiffres de 2009).

(5) Ce chiffre provient d’études post-électorales réalisées après chaque élection fédérale ou régionale par le Ceso (KUL).