Opinions

ISABELLE PONCET-RIMAUD Poète

Il ne serait pas inutile que nos contemporains se penchent avec attention sur cette parole du Décalogue, car notre rapport au travail s'est fortement dégradé ces dernières années. Ceux qui en ont se plaignent d'en avoir trop, et ceux qui n'en ont pas en font une quête épuisante. Le travail a donc perdu toute sa valeur puisqu'il n'est plus perçu comme un moyen de construction personnelle, mais comme une contrainte à laquelle nul ne peut échapper s'il veut exister socialement. En fait, la seule valeur qu'on lui reconnaît encore, c'est l'argent qu'il rapporte et sans lequel il nous serait impossible d'avoir accès aux biens de consommation et aux loisirs. Or, ceux-ci ont également perdu leur valeur puisqu'ils distraient l'homme de lui-même et l'empêchent de se connaître et de se construire. Ils ne sont plus perçus comme une respiration indispensable à notre existence, mais comme un droit absolu, dont nous n'admettons pas être privés.

OLIVIER DEPRÉ Philosophe

Moi, ce qui me frappe dans ce commandement, c'est qu'il introduit un principe de différenciation. En effet, une semaine n'a de sens que si elle a un début et une fin, que si quelque chose la distingue des autres semaines. Or, le mémorial du septième jour que représente le sabbat introduit une rupture dans l'enchaînement ordinaire des jours. Il y a désormais un jour où l'on ne travaille pas. Cela me paraît important à rappeler car aujourd'hui, à force de parler d'égalité, on en arrive à négliger la différence. Celle-ci, pourtant, est fondamentale: pour que quelque chose existe, il faut qu'il y ait différenciation.

ANDRÉ WÉNIN Exégète de l'Ancien Testament

C'est le commandement où la différence est la plus grande entre les deux versions bibliques du décalogue, surtout en ce qui concerne la motivation du précepte. En Exode 20, en effet, le sabbat est mis en rapport avec le jour de repos pris par Dieu lors de la création du monde. Ainsi l'homme est-il invité à faire comme Yahvé: travailler durant six jours et se reposer le septième. Mais que signifie exactement ce repos? En fait, quand Dieu s'arrête de travailler au septième jour, il se montre maître de sa propre maîtrise, plus fort que sa propre force. En effet, pendant six jours, il déploie sa maîtrise en organisant le chaos et en faisant jaillir la vie par la puissance de sa parole. Mais c'est seulement le septième jour que l'oeuvre est achevée, quand Dieu met une limite, un terme au déploiement de sa puissance et qu'il se retire, ouvrant ainsi un espace d'autonomie et de liberté à l'univers créé. Dans ce commandement, l'homme est donc invité à faire de même: s'arrêter le septième jour afin de montrer qu'il peut lui aussi maîtriser sa propre maîtrise, qu'il n'est l'esclave ni de sa force ni de son travail et de ce que celui-ci peut rapporter.

En Deutéronome 5, par contre, la référence n'est plus à la création, mais à la libération d'Egypte. Le jour du sabbat, l'Israélite célèbre la liberté reçue de Dieu non seulement en se reposant, mais aussi en accordant le même repos à ceux qui dépendent de lui et travaillent pour lui. A ce niveau, on le voit, il y a une profonde continuité entre les deux textes sabbatiques du décalogue. Tous deux parlent de liberté et de puissance et partagent un esprit commun: consentir à une limite pour faire place à l'autre.

JEAN FLORENCE Psychologue

Ce commandement instaure le principe du repos hebdomadaire. Si les modalités pratiques de ce dernier varient d'une société à l'autre, le samedi chez les juifs, le dimanche chez les chrétiens, etc., dans tous les cas cette pause est justifiée par référence à dieu. Il s'agit de permettre aux hommes d'échapper un instant à leurs activités pour s'ouvrir à autre chose, à une dimension plus spirituelle de leur quotidien. C'est donc une façon d'envisager une autre temporalité et de se poser des questions fondamentales sur ce que l'on est et ce que l'on fait. Bref, c'est tout simplement un moyen de rester humain en quelque sorte. Ce concept a été laïcisé dans les différentes mesures de réduction du temps de travail comme les 35 heures par exemple. Ce commandement nous explique donc par déduction que les gens qui travaillent tout le temps perdent ce rapport désintéressé aux choses. Ils se fabriquent des valeurs factices qu'ils s'infligent et qu'ils imposent aux autres sans se remettre un instant en question.

Propos recueillis par

Pascal André et Laurent Raphaël

© La Libre Belgique 2003