Opinions

NICOLAS DE PAPE, Journaliste

L'ultime épisode de «La Guerre des Etoiles» sort ces jours-ci sur nos grands écrans, pour le grand bonheur de milliers de fans, à la fois excités et nostalgiques à l'idée de découvrir la boucle ainsi bouclée.

L'on passera rapidement - ce n'est pas notre propos - sur la qualité irréprochable de ce chaînon qui manquait à la double trilogie. Véritable explosion de batailles interstellaires et de passions galactiques, le troisième opus (en réalité le sixième) de George Lucas démonte le lent basculement d'Anakin Skywalker du côté obscur de la Force, l'influence néfaste et imparable de son gourou, Palpatine/l'Empereur, la trahison envers son épouse et son maître Kenobi et, enfin, sa transformation en Darth Vador, le mal incarné.

Nombreux sont ceux à l'avoir épinglé: la série est porteuse d'un message plus profond qu'il n'y paraît, à telle enseigne que des thèses de doctorat y sont et y seront consacrées. La profondeur caractérisant l'Heroic Fantasy, une spécialité typiquement américaine, au même titre que le jazz ou le western, n'est plus à prouver. Il faut être aveugle pour la croire réservée au public adolescent.

Mais si la série-culte de George Lucas est évidemment allégorique, de quelle métaphore s'agit-il?Actualité internationale oblige, certains y voient des similitudes évidentes avec les noirs desseins de l'administration américaine actuelle.

C'est presque trop beau, en effet: tout comme Anakin, Bush se sent investi d'une mission quasi-divine. Il veut apporter la liberté sur toute la planète. De même, le Président américain n'est-il pas, comme Anakin avec son Empereur, sous influence (lobbies pétrolier, militaro-industriel, et j'en passe)? A contrario, c'est en croyant faire le bien que le naïf Jedi confisquera les libertés publiques, aidera son Empereur à faire du Sénat une chambre d'enregistrement de la Dictature naissante. Auparavant, il aura maintenu la galaxie dans un état de guerre permanent, propice au coup d'Etat. L'ensemble de ces parallèles (sans oublier «l'Ordre 66» par lequel l'Empereur ordonne l'élimination des Jedis) ne fait-il pas penser, insensiblement, au «Patriot Act», au 11 septembre, à l'invasion de l'Irak, à la peur soigneusement entretenue du terrorisme?

CANNES N'EST-ELLE PAS LE TEMPLE DE L'INTELLIGENTSIA CINÉMATOGRAPHIQUE QUI COURONNA VOICI PEU MICHAEL MOORE?

En réalité, des oeuvres savantes consacrées à la première trilogie de «Star Wars» (celle des années '80) démontrent que l'apport nazi est incontestable: les costumes des hauts-gradés de l'Empire galactique portent la griffe des officiers SS. Les thèmes musicaux signés John Williams empruntent allégrement aux leitmotive wagnériens, Lucas l'ayant d'ailleurs explicitement demandé à l'époque.

Dans la trilogie actuelle (épisodes I, II et III), les soldats-clones, défilant en rang d'oignons, dans un ordre parfait, rappellent, là aussi, les grandes messes nazies à Nuremberg. La lente montée en puissance des Sith et la prise de pouvoir du Chancelier suprême Palpatine ressemblent à s'y méprendre à la prise du pouvoir du «Chancelier» Hitler, l'élimination des Jedis à celle des opposants allemands et la mise hors d'état de nuire des Séparatistes, alliés de la première heure, à l'éradication des SA. De même, la décadence qui frappe le Sénat galactique nous ramène au Sénat romain offrant les pleins pouvoirs à Pompée (62 av. JC). Le titre de dictateur que s'arroge Jules César après un bref triumvirat constitue à l'évidence des références historiques plus immédiates.

L'Empereur Sith, en revanche, tient plutôt du moine diabolique tendance Raspoutine, voire même d'une sorte d'antipape (la ressemblance physique assez frappante entre l'acteur Ian McDiarmid, incarnant l'Empereur galactique, et Benoît XVI a d'ailleurs été relevée par maints internautes!).

Malgré ces évidences, symptomatique est la démarche de la présentatrice vedette du Journal télévisé de France 2 (11 mai 2005 - 20 h 15), s'essayant au petit jeu des comparaisons avec l'Amérique de Bush face au créateur de la série. Répondant depuis Cannes en direct, George Lucas, un peu interloqué au début, s'est pris au jeu.

Après tout, a-t-il dû se dire l'espace d'un instant, nous sommes en France. Les Français n'aiment pas Bush, et moi non plus. Et puis Cannes n'est-elle pas le temple de l'intelligentsia cinématographique qui couronna voici peu Michael Moore? Peut-être même, pris par l'ambiance quelque peu sulfureuse qui caractérise le festival de Cannes, s'est-il souvenu qu'en 1968, accrochés aux rideaux, Truffaut, Lelouch et quelques autres stoppèrent les caméras de projection.

Pourtant, les Français ont la mémoire courte, comme le disait ironiquement Philippe Pétain. Que je sache, la tentation fasciste n'a pas plus épargné la France que l'Allemagne, l'Italie, l'Espagne, le Portugal ou la Grèce. Durant la même époque, de par un attachement presque messianique à la liberté, le monde anglo-saxon, (Etats-Unis, Grande- Bretagne, Australie et Canada) en était préservé. Même si l'Histoire ne repasse pas les plats, l'ambiance pré-révolutionnaire servant de toile de fond à «La Guerre des Etoiles» caractérise, tout autant que l'évolution des Libertés aux Etats-Unis, les dangers qui guettent l'Europe et son environnement immédiat.

Quant à ceux qui ne voient dans «Star Wars» qu'un divertissement pour adolescents attardés, ils devraient se souvenir d'un certain Charlie Chaplin, Anglais lui aussi, ridiculisant avec une prescience manifeste Adolf Hitler.

© La Libre Belgique 2005