Opinions

Le Président Bush, récemment entré en fonction, n'en fait pas un mystère: il a la ferme intention de déployer un système national de défense antimissile (NMD - National Missile Defense). Les Etats-Unis craignent en effet d'une part les attaques avec des armes de destruction massive de la part d'Etats comme l'Irak et la Corée du Nord et, d'autre part, des tirs accidentels de la Russie appauvrie. Le fait que le reste du monde désapprouve ce projet renforce uniquement le point de vue «Realpolitik» des Républicains quasi-isolationnistes: «notre propre sécurité d'abord».

Au-dessus du choix de ce bouclier antimissile, des nuages noirs s'amoncellent. D'abord, soulignons que nous, Européens, ne partageons pas l'optimisme technologique des Américains. Après les images «flashy» des Patriots «high-tech» qui pendant la guerre du Golfe attrapaient au vol les Scuds sataniques sous les commentaires dithyrambiques de CNN, nous avons, quelques mois plus tard, dû digérer une analyse désillusionnée. Des scientifiques de MIT (Massachusetts Institute of Technology) ont constaté que l'action des Patriots, visant à neutraliser les Scuds n'était pas du tout couronnée de succès. Le même groupe de scientifiques avance aujourd'hui que les plans contemporains peuvent facilement se faire doubler par des contre-mesures et que la recherche actuelle est manipulée de manière systématique.

Ensuite il y a l'Alliance atlantique, pour peu qu'elle existe encore Si l'argument principal des défenseurs de bombes nucléaires américaines en Europe est «la solidarité dans le cadre de l'Otan», quelle est alors la signification d'un bouclier antimissile «national» détaché de l'Europe? Quid si la force d'intervention militaire européenne en cours de formation était en mission avec les Américains, par exemple, au Moyen-Orient? Contre quel territoire le pouvoir local lancerait-t-il son missile unique à longue (ou moyenne) distance d'une manière revancharde? Et dans ce cas, l'Europe aurait-elle aussi besoin d'un système de défense antimissile? Quid de la Russie? Et la Chine? L'Inde? Le Japon? Est-ce qu'une course aux armements, défensive et coûteuse, est en préparation?

Les arguments clés contre un bouclier antimissile américain sont doubles. Premièrement, le système NMD n'est pas une solution fondamentale au problème de sécurité. Si des Etats comme l'Irak et la Corée du Nord ou des terroristes veulent utiliser des armes de destruction massive contre le territoire continental américain, il est beaucoup plus simple de le faire à l'aide de moyens de disséminations non-balistiques comme un avion de Fed-Ex, un petit bateau ou une camionnette. En plus, ces Etats peuvent en principe construire des dizaines voire des centaines de missiles contre lesquels des systèmes défensifs n'ont pas la moindre chance. Bref, en construisant NMD, on créera un faux sentiment de sécurité. Il suffit qu'un missile de précision déjoue le système pour que des centaines de milliers de victimes en payent le prix. Est-ce que l'étape suivante dans cette quête paranoïaque vers la sécurité absolue sera l'obligation de porter des gilets pare-balles aux Etats-Unis?

Plus fondamentalement, il existe des stratégies moins coûteuses et pas pour autant moins efficaces pour contrôler la menace de la prolifération nucléaire: le renforcement du régime de non-prolifération actuel et des initiatives diplomatiques concrètes comme dans le cas de la Corée du Nord. De plus, ne serait-il pas plus simple de proclamer et de maintenir une interdiction de missiles balistiques d'usage militaire que de construire un système antimissile complexe?

A long terme, le système NMD pourrait compliquer la seule approche fondamentale en ce qui concerne la prolifération nucléaire, étant l'élimination nucléaire. A court terme, NMD peut empêcher des réductions significatives de l'armement. Déjà aujourd'hui, les négociations de désarmement bilatérales (Start) sont bloquées à cause de ces plans de défense américains. En attendant, le dernier accord bilatéral Start II date de 1993.

En outre, la Russie et encore plus la Chine y sont absolument opposées, et cela pour des raisons compréhensibles. Toutes les deux ne sont pas capables de construire pareil système et préfèrent ne pas consacrer leurs moyens restreints à la construction et à la production de nouvelles armes nucléaires. En plus, la Russie comme la Chine se sentiraient insultées si les Etats-Unis changeaient de manière unilatérale les règles de jeu au niveau international. On peut s'attendre à des réactions. La Russie a déjà menacé d'annuler tous les accords de désarmement conclus ces vingt dernières années. La Chine, quant à elle, a déjà clairement signifié qu'elle serait obligée d'élargir son arsenal nucléaire qui en ce moment contient seulement plus de vingt missiles intercontinentaux pour maintenir un niveau de dissuasion satisfaisant. Et derrière la Chine, l'Inde sera, elle aussi, obligée de suivre cette démarche.

Nul n'est besoin d'être diplomate pour deviner les étapes suivantes. Une nouvelle course aux armements offensifs s'annonce, cette fois en Asie. Les relations, déjà plus tendues, entre la Chine et les Etats-Unis peuvent encore se détériorer de manière substantielle, avec des conséquences qui ne doivent pas être sous-estimées, pour la sécurité régionale (Taïwan!) et internationale. Déjà aujourd'hui, la Chine relit les négociations de désarmement de Genève concernant un cut-off des matières fissibles à NMD.

L'Union européenne doit au moins signifier aux Etats-Unis, de manière diplomatique, qu'un système de défense qui protège en théorie tout le territoire des Etats-Unis (voire même élargi aux alliés) n'est pas permis. Il est capital de conserver intégralement le traité ABM (Anti Balistic Missiles), sauf s'il est possible de l'amender avec l'accord de la Russie et de la Chine. Il est évident qu'un bouclier antimissile «national» prenant la forme d'un ensemble de systèmes antimissiles régionaux est inadmissible aussi. Ces systèmes seraient permis uniquement pour protéger des militaires lors d'interventions à l'étranger. Des systèmes marins capables d'intercepter les missiles uniquement juste après leur lancement peuvent être considérés comme valable.

Pour l'UE, une opportunité historique se présente pour se profiler définitivement au niveau international. Pour une fois, il n'existe pas de divisions internes: la France, l'Allemagne et même le Royaume-Uni ont déjà critiqué le projet américain. Un rejet commun clair des plans de bouclier antimissile américain renforcerait bien plus le fond et la forme de la Politique extérieure et de la sécurité commune (Pesc) de l'UE que toutes les «stratégies communes» existantes. Comme Premier ministre, Verhofstadt souhaite une armée européenne, catalyseur d'une intégration européenne plus profonde. De la même façon, l'identité européenne d'aujourd'hui parfois fragile pourrait être rehaussée en s'opposant radicalement aux choix extrémistes de la politique étrangère des Etats-Unis (et d'autres acteurs régionaux). Aussi longtemps que l'UE ne s'occupe pas des problèmes géostratégiques, l'Europe demeurera l'ombre des Etats-Unis.

© La Libre Belgique 2001