Opinions
Une opinion de Jean-Jacques Derwael, géodésien des expéditions antarctiques belges (1965-1968)


Qu’est devenue cette splendide "Station Princesse Elisabeth" en Antarctique ? Une excellente occasion pour nos dirigeants pour se disputer en Belgique. Que la priorité revienne aux travaux scientifiques !


Dans un article paru récemment dans la presse, le professeur Frank Pattyn compare la situation actuelle de la Belgique en Antarctique à un divorce. En de telles circonstances les parents et grands-parents se sentent malheureux et déçus et c’est exactement ce que je ressens en tant que géodésien de plusieurs expéditions des années 1960. Indépendamment du fond de l’affaire, il est bien évident que tout ce qui se passe témoigne d’un manque total de respect pour notre longue présence belge en Antarctique.

Priorité aux travaux scientifiques

Tant l’expédition de la Belgica (1897 - 1899) que les expéditions belges en Antarctique des années 1957 - 1968 ont connu des difficultés financières et de nombreux problèmes mais la priorité a toujours été donnée aux travaux scientifiques.

Le programme établi lors de l’année Géophysique internationale a toujours été suivi et consciencieusement poursuivi à la base Roi Baudouin. Sur le terrain, les géologues, glaciologues, géodésiens… ont réalisé rigoureusement leurs travaux; la photogrammétrie et les reconnaissances aériennes avaient lieu lors de la période d’été. 

La base Roi Baudouin, établie en 1958 par Gaston de Gerlache, a toujours été considérée comme "l’ambassade de Belgique en Antarctique". Toute personne bien pensante considère l’Antarctique comme un grand laboratoire, les aventuriers n’y ont rien perdu, les scientifiques et leurs dévoués collaborateurs qui leur fournissent les moyens logistiques, y ont toute leur place.

Merci Alain Hubert et Johan Berte

La "Station Princesse Elisabeth" est un projet dont nous pouvons être fiers, c’est Alain Hubert qui a mis tout ceci en route mais sans les idées innovatrices de Johan Berte, la base ne serait pas ce qu’elle est aujourd’hui !

Mais qu’est-il devenu de cette splendide base ? Un endroit idéal pour la recherche scientifique, un hôtel pour de riches touristes - leur présence mettrait d’une part l’écosystème en danger et d’autre part serait une entrave aux travaux des scientifiques - ou une excellente occasion pour nos dirigeants pour se disputer en Belgique ?

Pour qui est un tant soi peu sensé, il est plus qu’évident que "l’argent" du gouvernement, des sponsors et autres a servi et doit servir à entretenir une "infrastructure de recherche belge".

Temps et argent gaspillés

Apparemment, ceci n’est pas du tout le cas actuellement. Il n’y a place que pour des disputes et de nombreuses poursuites judiciaires. Il y a donc lieu de se poser la question de savoir qui porte la responsabilité d’un accord ambigu ? Considérant les restrictions actuelles, il est tout à fait regrettable de gaspiller autant de temps et d’argent de cette façon. Une mauvaise gestion de toutes les parties concernées ?

En ce qui concerne la piste d’atterrissage, située à 65 km de la Station Princesse Elisabeth, les récits les plus divers circulent : dans l’optique idéale, ce serait un "endroit propice pour amener les scientifiques à pied d’œuvre". Mais ceci pourrait être une vision trop idéaliste, "les magnats de l’aviation et les tour-opérateurs" ne seraient-ils pas à l’affût ?

La honte

Ces péripéties alimentent la presse qui fait son travail, mais tout ceci ne valorise pas l’image des scientifiques belges en Antarctique. Tous ces jeunes scientifiques qui donnent le meilleur d’eux-mêmes pour mener à bien leurs projets de recherche en Antarctique. Ces événements apparaissent désormais comme une trahison envers Gaston de Gerlache qui au court des années 1957 - 68 a dirigé et servi loyalement la recherche scientifique belge en Antarctique.

La plupart des "anciens" (dont une trentaine sont encore en vie) sont certainement honteux et fort désolés de ce qui se passe actuellement. Et les cosignataires du Traité antarctique et du Protocole de Madrid qui stipulent clairement que toutes les bases sont nationales et que la recherche scientifique y occupe une place centrale ? "A shame ", penseront-ils et peut-être le diront-ils également !

Il est grand temps de faire ce qu’il faut pour que la Belgique, à l’instar de tous les autres pays qui possèdent une base en Antarctique, devienne sans équivoque le propriétaire officiel de la Station Princesse Elisabeth.