Opinions
Une opinion d'une quinzaine de psychologues, orthopédagogues, psychiatres et pédopsychiatres. 

L’art de l’écoute est en danger. On ne peut pas réduire nos métiers à l’application de guides de pratiques standardisées ("bonnes pratiques"). C’est aberrant quand il s’agit de souffrance psychique et de lien social !

Le ministère de la Santé est à l’initiative d’un faisceau convergent de mesures qui détruisent et vont détruire toujours davantage un art du soin et de l’écoute que beaucoup nous envient. Que ce soit pour les psychothérapies, pour l’organisation des soins en santé mentale, pour la réforme des hôpitaux, pour l’implantation d’un plan "Evidence Based Practice" et pour d’autres mesures encore, l’esprit et la méthode de travail du ministère sont toujours les mêmes.

De nombreux médecins généralistes, psychiatres, pédiatres, pédopsychiatres, infirmiers, travailleurs sociaux, psychologues, kinésithérapeutes, logopèdes, psychomotriciens, de nombreux services et institutions découvrent dans la manière dont la ministre les traite, la manière dont ils devraient dorénavant traiter leurs patients : d’une manière autoritaire, mécanique et déshumanisante qui désespère tout lien humain par une ingénierie réductrice.

On nous répondra que telles ne sont pas les intentions, soit, mais telles en seront bien les conséquences. Sauf à dormir sur ses deux oreilles, ce qui n’est possible que la tête dans le sable, il n’est pas difficile de le savoir déjà.

Quel mépris !

C’est la conséquence inévitable de la réduction de ces métiers à l’application de guides de pratiques standardisées dites "bonnes pratiques", et de l’application infondée de ce modèle médical au traitement du malaise, de la souffrance psychique et de tout ce qui touche finalement au lien social. Cette application ne peut se faire qu’au mépris de tout ce que l’on sait quand on travaille au chevet de cette souffrance.

Voici comment cela se passe : la ministre a décidé de tout remplacer par du soi-disant nouveau et du soi-disant moins cher, tout en ne voulant rien savoir de l’impasse dans laquelle elle engage usagers et praticiens.

Pensée unique

Le Centre d’expertise fédéral (KCE) et ses sous-traitants, eux, fournissent à la demande une caution "scientifique" (1) à cet agenda de tendance néolibérale. Une consultation pseudo-démocratique des travailleurs de terrain (2) doit dissimuler l’arbitraire des réformes imposées. Pour ceux qui ne se soumettront pas à "l’évidence" (3), le KCE dispose déjà d’un plan, conçu par des managers, pour "modifier les comportements" de ceux qui n’auraient pas eu le bon goût d’être convaincus.

Pensée unique, formation unique, pratique unique, appauvrissement des savoirs, sciences réduites à un scientisme autoritaire, domination d’un modèle idéologique implanté sous couvert de rationalisation et de diminution des dépenses : le tout, sans un vrai débat politique, ni un réel échange avec les acteurs du terrain. Ces mesures constituent une atteinte grave à la liberté de choix des praticiens et des patients.

A terme, l’exclusion des soins

L’exclusion programmée de pratiques impliquant l’art de l’écoute et de la parole au profit de protocoles schématiques ne permettra pas une amélioration des soins. Il en résultera la mise en place d’un système rampant d’exclusion des soins. Voilà ce qui nous attend, de manière sûre si nous ne nous révoltons pas.

Le "Collectif des praticiens de la parole-Collectief voor het Behoud van het Spreken" (4) rassemble des deux côtés de la frontière linguistique des praticiens de tous bords qui refusent la mainmise du néohygiénisme managérial sur leur métier. Ils sont décidés à se regrouper et à s’organiser pour contrer cette mise en place insidieuse vendue au nom de notre bien.

Un meeting intitulé "Stop à la déshumanisation des soins" aura lieu le jeudi 21 décembre entre 10 et 14h à la Maison des Associations Internationales, rue de Washington 40, 1050 Bruxelles.

(1) Vers un plan intégré d’evidence - based practice en Belgique - Première partie : plan de gouvernance - Synthèse. Health Services Research (HSR). Bruxelles : Centre Fédéral d’Expertise des Soins de Santé (KCE). 2017. KCE Reports 291Bs. D/2017/10.273/55.

(2) KCE Etude 2016-52 https ://kce.fgov.be/fr/etude-2016-52-hsr-organisation-des-soins-de-santé-mentale-pour-les-adultes-en-belgique.

(3) Vers un plan intégré d’evidence - based practice en Belgique - Première partie : plan de gouvernance - Synthèse. Health Services Research (HSR). Bruxelles : Centre Fédéral d’Expertise des Soins de Santé (KCE). 2017. KCE Reports 291Bs. D/2017/10.273/55., p.10.

(4) www.copel-cobes.be

(*) Signataires : Philippe Bouillot (psychologue), Marie Brémond (psychologue), Hélène Coppens (psychologue), Nathalie Crame (psychologue), Tom Debois (orthopédagogue), Liesbet Dekock (psychologue, docteur en philosophie), Joost Demuynck (professeur psychopathologie, psychiatre), Sara De Vos (psychiatre), Cis Dewaele (travailleur social), Geert Hoornaert (psychologue), Nathalie Hublet (pédopsychiatre), Nathalie Laceur (psychologue), Emmanuelle Reich (psychiatre), Alexandre Stevens (psychiatre), Yves Vanderveken (psychologue), Thomas Van Rumst (psychologue).