Opinions

Question difficile et douloureuse, mais qui s'impose pourtant puisque je soutiens corps et âme la politique de l'Etat d'Israël qui malheureusement cause la mort de civils.

Membre exécutif du Centre européen juif d'information à Bruxelles

Alors que le Proche-Orient est de nouveau à feu et à sang, je me pose souvent la question suivante: «Suis-je devenu un extrémiste?» Question douloureuse, mais qui s'impose puisque je soutiens corps et âme la politique de l'Etat d'Israël au Liban et à Gaza, politique militaire de la force visant à éradiquer les groupes armés du Hamas et du Hezbollah, mais détruisant par là même les infrastructures de vastes populations et causant la mort de trop nombreux civils. Mon soutien à Israël en ces moments difficiles, n'est pas seulement émotionnel, il est aussi moral. Alors, je me questionne: un rabbin, qui plus est libéral, peut-il soutenir moralement la violence? Au-delà de cette question très personnelle se pose la problématique du rôle de la religion face aux réalités politiques de la vie. Une tradition religieuse se doit-elle d'être systématiquement en faveur d'une vision libérale et bien pensante des affaires humaines? Une interprétation qui voudrait, comme on se l'entend dire si souvent par les «bien-pensants», que «la violence ne génère que la violence». Cette conviction de la pensée libérale, forte d'une croyance en sa propre supériorité morale, s'en prend sans relâche aux actions d'Israël. Actions «excessives» et «contre-productives», nous dit-on. Mais n'est-ce pas plutôt cette même pensée qui est excessive et contre-productive? Se peut-il qu'une tradition religieuse rejette le libéralisme de l'esprit et cette croyance dans le progrès de la nature humaine qui ferait que les hommes puissent progresser sans la violence par la seule force de conviction de la raison et de la parole? Loin d'un langage politiquement correct, il me semble plus utile de considérer la religion non pas comme l'expression de la «parole bien-pensante» mais plutôt comme un outil de réflexion sans tabou capable d'exprimer certaines parcelles de vérités touchant à l'essence de la nature humaine.

A ce titre, deux histoires bibliques viennent immédiatement à l'esprit. L'histoire du Déluge et celle de la Tour de Babel. De quoi s'agit-il? Le livre de la Genèse nous enseigne que face à la montée de la violence (que la Torah nomme «Hamas» en hébreu... coïncidence riche d'enseignement...), Dieu décide d'utiliser la force brute pour redonner une chance aux hommes. Vient alors le déluge, frappant sans distinction tout être vivant. Une histoire étrange qui pourtant va bien au-delà des images enfantines où, les unes après les autres, les différentes espèces animales entrent dans l'arche. En effet, ne s'agit-il pas ici d'un enseignement fort sérieux sur la violence comme source possible d'espoir et de renouveau? Face à ce «Hamas» biblique, face à cette violence qui engloutit le monde, seule la force brute serait à même de faire germer l'espoir et le renouveau. De même, quelques chapitres plus loin dans ce même livre de la Genèse, où Dieu se penche soudainement sur l'infrastructure de la Tour de Babel. Cette tour n'est pas qu'un site de construction d'envergure. Le Midrash nous enseigne qu'au-delà des pierres, c'est avant tout l'arrogance de la nature humaine et le rejet du respect de la vie qui sont au centre de cette terrible histoire. Les hommes cherchent à construire une tour qui «atteindra les cieux» pour rivaliser de force et de puissance avec Dieu. Un euphémisme biblique pour exprimer l'arrogance de tous ceux qui cherchent à s'approprier le divin. Une volonté de s'approprier Dieu qui se fait au détriment du respect de la vie. Ainsi parle la tradition rabbinique: «Lorsque les hommes de cette génération voyaient une brique qui tombait du haut de la tour, ils se lamentaient et pleuraient pour le temps perdu et pour la perte financière. Mais lorsque l'un des ouvriers se trouvant au sommet tombait et se tuait, il était simplement remplacé au plus vite, sans émotions ni larmes». Voila donc toute la problématique de cette histoire biblique. Problématique de l'arrogance ultime, de l'appropriation de Dieu et du manque total de respect pour la vie, qui fait que Dieu choisit la voie de la destruction totale pour redonner une chance aux hommes. Entre le Déluge et la Tour de Babel, comment ne pas être amené à réfléchir sur le sens de la violence dans notre monde, sur l'utilisation de la force et de la destruction comme source possible d'un renouveau capable de faire germer l'espoir?

Bien sûr, ce raisonnement est fort problématique. Croire en la valeur de la force et de la violence comme moyen d'aboutir à la paix, n'est-ce pas, là aussi, l'argument traditionnel de tous les extrémistes? Alors quelle différence existe-t-il entre ces enseignements bibliques et l'argumentation des chefs politiques et religieux de tous les mouvements fanatiques d'aujourd'hui? En d'autres termes, Dieu, détruisant toute l'infrastructure de la Tour de Babel ou affligeant le Déluge, était-il un fanatique? Et en citant ces exemples, suis-je moi-même un fanatique? Certains le croiront certainement. Mais il me semble pourtant qu'une différence fondamentale existe entre cette théorie biblique de la violence, capable de porter en elle les germes de la paix, et la rhétorique contemporaine de haine et de force brute prônée par de si nombreux fanatiques. Cette différence se trouve exprimée dans le choix précis des mots du sixième des Dix commandements: «Tu ne tueras point». Erreur fondamentale de lecture! Le texte de la Torah ne dit pas «Tu ne tueras point (Lo Ta'arog)», mais plutôt «Tu ne commettras pas de meurtre (Lo Tirtzakh)». Entre «tuer» et «commettre le meurtre» il y a tout un monde. Le meurtrier n'est autre que celui qui place la mort comme objectif ultime de son action, comme sa raison d'être. «Tuer» c'est, par contre accepter que, parfois, et avant toutes les mises en garde nécessaires, la source d'un espoir nouveau peut se trouver dans la destruction. C'est pour cela que les Dix commandements n'interdisent que le meurtre et non pas l'action de «tuer».

Israël, en tant qu'Etat juif, se doit dans son action de maintenir à tout prix cette distinction philosophique et religieuse. Dans ses opérations militaires, par l'utilisation de la force brute et par sa politique de destruction de l'infrastructure du Hezbollah et du Hamas, Israël n'érige jamais la violence et la haine comme valeur nationale ou religieuse. Sans gloire ni trompettes, sans se vanter de sa puissance militaire et sans être fier de la destruction causée et des morts infligées; en pleurant réellement les victimes innocentes de Gaza et du Liban et surtout en évitant au maximum les erreurs et les morts de civils; mais en acceptant aussi que la force est parfois la seule solution face à la haine aveugle de certains de nos ennemis, Israël mérite beaucoup plus le soutien amical et émotionnel du peuple juif. Israël aujourd'hui mérite le soutien intellectuel et surtout moral du judaïsme.

© La Libre Belgique 2006