Opinions

Gilles DAL, docteur en histoire. Dernier ouvrage paru: «Loués soient nos téléviseurs!» (Paris, Buchet-Chastel, 2005).

Les micro-trottoirs sont une plaie du journalisme. Ils n'apprennent rien à personne, sont erronément révélateurs, et constituent une solution de facilité pour le journaliste comme pour le téléspectateur.

Il existe, grosso modo, deux types de micro-trottoirs, dont les manques d'intérêt respectifs se disputent l'un à l'autre. Les uns consistent à obtenir confirmation de ce que l'on sait déjà. En cas de canicule, par exemple, à demander aux passants s'ils souffrent de la chaleur: on apprendra alors, comble de miracle, que certaines personnes, oui oui, souffrent de la chaleur, que d'autres, au contraire, s'en accommodent fort bien, et que d'autres, enfin, ne se posent pas la question. De même, lors du décès d'une personnalité: «c'est une terrible nouvelle, je suis encore sous le choc, je n'ai pas dormi de la nuit» d'une part, «je compatis à la souffrance de la famille et des admirateurs du défunt mais, pour parler franchement, non, ce décès ne m'atteint pas» d'autre part...

Fort bien, mais encore? On se doute que certaines personnes souffrent de la chaleur et d'autres moins, que certaines personnes souffrent d'un décès et d'autres moins! On comprend l'intention: «humaniser» l'information, la rendre plus proche, moins brute. L'«illustrer», en somme. Ce souci est légitime, par exemple, dans un reportage consacré à une ville dévastée par des bombardements: le journaliste entend alors démontrer les effets d'un événement sur le vécu des gens. On a beau se douter, dans ce cas, de ce que dira le quidam interrogé («c'est horrible», «je vis un enfer»), son témoignage, poignant, donnera tout de même corps à l'information, et sera, à ce titre, utile. S'il s'agit de rappeler que la guerre est une chose sale et violente, des interviews de femmes et d'hommes traumatisés par ses effets trouvent leur sens. Si, par contre, le micro-trottoir consiste à demander à la chère tête blonde pourquoi elle pleure la veille de la rentrée des classes, pour s'entendre dire qu'elle préférerait que ce soient les vacances toute l'année, le micro-trottoir est inutile.

De même, interroger quelques manifestants pris au hasard dans la foule sur le sens de leur lutte, fort bien; interroger une personne, dans la rue, sur le plaisir qu'elle retire des soldes, non. Car dans le premier cas, des coups de sonde permettent de cerner les motivations des manifestants, tandis que dans l'autre, le téléspectateur n'apprendra rien (il se doute d'emblée, avant d'avoir vu le reportage, que certaines personnes profitent des soldes et d'autres pas).

Il existe une seconde catégorie de micro-trottoirs, supposés être moins anecdotiques, qui consistent à interroger des gens «pris au hasard» sur des sujets de société. Pour «sentir la tendance». Le problème, cependant, est que la manière de procéder est forcément tronquée: on se doute qu'un journaliste qui aurait pour mission d'interroger les gens, dans la rue, sur l'avortement, l'euthanasie ou la peine de mort, ne pourrait reproduire fidèlement l'ensemble des propos recueillis: il lui faudra en effet, pour chaque cas, un avis pour, un avis contre, et un avis in-between. C'est que, pour que le reportage soit équilibré, chaque point de vue «global» doit pouvoir s'exprimer, afin que tout téléspectateur se sente représenté par au moins une des opinions exprimées. Comme, pour chacun de ces sujets, le journaliste connaît d'emblée les arguments des uns et des autres (pour l'avortement: «respect de la vie embryonnaire» versus «liberté de la femme d'être maîtresse de son corps» ; pour l'euthanasie: «respect de la vie sous toutes ses formes» versus «liberté du malade de choisir de vivre ou de mourir» ; pour la peine de mort: «vertu d'exemplarité» versus «coutume barbare»), il lui suffira d'obtenir des illustrations de chacun de ces points de vue. On se doute en effet que si, par les hasards des statistiques, il rencontrait l'une à la suite de l'autre cinq personnes opposées à la peine de mort, il ne pourrait diffuser toutes leurs interventions: il se verrait en effet, si tel était le cas, taxé de partialité. Le micro-trottoir, dans cette mesure, est une duperie: il est basé sur la confirmation de ce que l'on sait déjà.

Inutilité ou duperie: le constat semblera dur, tant le micro-trottoir fait partie de nos habitudes de consommation journalistique. Acceptons cependant de nous interroger, la prochaine fois que nous en verrons un: nous apprend-il véritablement quelque chose? Un témoignage peut nous apprendre des choses («j'ai vu ceci», «j'en ai déduit cela»), une interview également («je manifeste pour telle et telle raison»), mais jamais un micro-trottoir, lequel offre à un reportage des atours artificiels de légitimité: nul besoin de micro-trottoirs, en effet, pour savoir que les enfants préfèrent les vacances à l'école, et que les avis sont partagés sur les grands sujets de société.

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© La Libre Belgique 2005