Opinions

BERNARD HENNEBERT, auteur de «Mode d'emploi pour téléspectateurs actifs», chroniqueur «À l'écoute des usagers du temps libre» (Le Ligueur) et animateur du site www.consoloisirs.be

Certes, la musique peut adoucir les moeurs mais, globalement, la tambouille dégage une toute autre odeur en coulisse. Les artistes sont de plus en plus dépendants des industriels qui ont même progressivement inversé le fonctionnement musical. Autrefois, les chanteurs débutaient auprès du public dans de petites salles. Le succès aidant, ils enregistraient des disques qui étaient diffusés dans les médias. Petit à petit, leur carrière se développait et des tournées dans des salles plus importantes pouvaient s'envisager. Aujourd'hui, l'acte premier est très souvent l'enregistrement discographique et les concerts s'envisagent davantage comme un moyen pour promotionner celui-ci. Le public qui assistait naguère à la naissance des talents se retrouve donc désormais à la fin de parcours, sans possibilité de choix sinon celui d'entériner ceux qui sont assénés par les industriels.

Ces derniers ont d'ailleurs créé, sans réaction du monde politique, des liens de plus en plus incestueux avec les médias les plus puissants qui promotionnent outrancièrement et quasi-exclusivement les morceaux au sort desquels ils sont associés financièrement. Cette pratique est aujourd'hui banalisée alors que, naguère, était contesté son embryon qui permit notamment à Europe 1, au début des années 80, de matraquer un Richard Clayderman. La musique, lorsqu'elle parvient au vaste public (2), est-elle moyen d'expression ou objet de consommation?

La mémoire de l'évolution des pratiques dans le secteur culturel est peu pratiquée. Il est vrai que le public a été cantonné dans une attitude mythifiante et donc ne semble s'intéresser quasi exclusivement qu'à la vie privée des stars ainsi qu'à leurs actualités musicales. Or, pour favoriser une évolution en faveur du bien commun, il me semble indispensable de savoir d'où on vient et où l'on va. Ainsi, pour protéger les acquis actuels des Francofolies, il serait sans doute utile de rappeler certaines critiques faites au festival qui le précéda. Il y a tout juste trente ans, j'écrivais dans plusieurs journaux que le Festival de la Chanson Française de Spa était très peu implanté dans la population de la localité où il se déroulait: «c'est le week-end du show-business et non celui des Spadois» . Un communiqué de presse diffusé par la maison de jeunes de la ville des curistes allait dans ce sens. Les artistes belges, quant à eux, n'y étaient pas toujours traités de la même manière que les autres chanteurs de la Francophonie. A François Torrès qui s'étonnait d'avoir reçu un cachet trois fois inférieur à celui de ses collègues, il fut répondu: «N'oublie pas que ta prestation sera filmée par la télévision» . Et un autre Belge, Jean-Luc Debattice, d'expliquer que lorsqu'il avait interprété sur scène la chanson qui lui avait permis de remporter le Grand Prix du Festival, «le clan du show-business français scandait dans la salle des slogans racistes» .

A Spa, ces faits paraîtront aujourd'hui surannés et ceci démontre le chemin heureusement parcouru. Mais d'autres «pratiques» musicales posent actuellement problème et, donc, leur divulgation reste salutaire. Le fait qu'un organisateur américain (Clearchannel) chapeaute pratiquement l'organisation de la plupart des tournées rock est problématique et peut mener à des hausses de prix injustifiées des places. Globalement, davantage de disques sont enregistrés mais les radios diffusent de plus en plus souvent les mêmes titres et, ce qui me semble aberrant, le Service public RTBF sacrifie aux «play-list» (ce n'est plus l'animateur qui choisit les titres pour son émission mais une liste de morceaux est imposée à toute la station).

Enfin, les usagers sont particulièrement maltraités! Les préventes de concerts commencent de plus en plus tôt (plus de 16 mois). Ainsi, on sait mieux jauger et donc, faute de réservations suffisantes, les annulations et les reports pleuvent. L'industrie confond, pour les supports sonores, piratage et copies privées, alors que ces dernières sont un droit que le public paie cher puisque des redevances sont perçues (et viennent même d'être doublées!) en guise de dédommagement financier. Charles Picqué en tant que ministre de l'Economie m'écrivait récemment pour m'indiquer qu'il estimait utile qu'à l'avenir l'on s'inquiète de découvrir «dans quelle mesure les principes généraux de protection du consommateur sont respectés» dans le secteur culturel.

Pour favoriser la naissance d'un contre-pouvoir consumériste face aux influences commerciales toujours plus prégnantes, le public devrait être sensibilisé à ces multiples enjeux. Il me semble dès lors évident que les médias de masse doivent retrouver davantage de liberté éditoriale et mener un travail d'investigation plus soutenu qui muterait les «fans» en usagers critiques et responsables et, toujours, amateurs de musiques. La concrétisation de cette utopie aura un coût mais peut-on encore invoquer la crise économique alors que des subventions directes ou/et indirectes furent octroyées à certains méga-concerts donnés en France par Johnny Hallyday?

(1)Labor, 2003.

(2) Il existe bien entendu des contre-exemples dans la création alternative mais celle-ci touche rarement le public populaire.

© La Libre Belgique 2003