Opinions
Une opinion de Jean-Marc Rombeaux, économiste, conseiller à la Fédération des CPAS.


Un présumé assistanat est pointé du doigt. A l’analyse, ce discours apparaît surfait. Une éthique de la responsabilité ne devrait-elle pas être d’abord énoncée à l’adresse du monde de la finance ?

Nous allons passer d’une Wallonie de l’assistanat à une Wallonie plus entreprenante." "On ne va certainement pas laisser les gens dans la débrouille mais il faut les responsabiliser en mettant fin à l’assistanat." Dans la Wallonie post 19 juin, la lutte finale contre l’assistanat semble être un mantra de la communication, une sorte de récit fondateur.

L’idée n’est pas neuve. Durant sa campagne de 1979, Thatcher dénonce la culture de l’assistanat et tacle le Welfare State. Quand elle démissionne fin 1990, les revenus des 10 % de Britanniques les plus pauvres ont baissé de 10 % (2).

En 2006, le candidat Sarkozy pourfend les assistés. "Je ne veux pas que ceux qui ne veulent rien faire, que ceux qui ne veulent pas travailler vivent sur le dos de ceux qui se lèvent tôt et qui travaillent dur." (3)

Fin 2010, en négociation mais dans une veine voisine, De Wever pique les Wallons et éructe que "cet argent (NdlR : en flamand) ne doit pas être une perfusion, comme de la drogue pour un junkie" (4).

En 2012, Charles Michel appelle quant à lui "à mettre fin au système d’assistanat, à cette tragédie que représentent les pièges à l’emploi" (5).

Lors d’un meeting de janvier, Macron affirme qu’"i l n’y a pas d’assistanat. Il y a des gens qui ne font pas leur devoir. Parler d’assistanat, c’est mettre tout le monde dans le même sac, c’est dire : le chômeur est un fainéant" (6). Intronisé (7), il déclare toutefois que "protéger les plus faibles, ce n’est pas les transformer en mineurs incapables, en assistés permanents de l’Etat". Entre ses deux discours, un sondage affirme que 71 % des Français jugent prioritaire la lutte contre l’assistanat (8).

© Vince

La lutte des places

Thatcher et Sarkozy sont allés vers l’électeur en annonçant la couleur. Mi-2014, combien de Wallons ont voté par refus de l’assistanat ? Et quel assistanat ? Celui des pièges à l’emploi ? Des devoirs non assumés ? Des assistés permanents ?

Au turbin les assistés ? Continuer à réduire les pièges à l’emploi est nécessaire. Cependant, la Wallonie comptait 20 312 postes vacants et 226 581 demandeurs d’emploi inoccupés (9) l’an passé. Un poste pour dix demandeurs en moyenne. La lutte des places reste rude. Comment une politique ciblant l’assistanat va résoudre ce déséquilibre ?

En matière d’assistance publique, le revenu d’intégration est un minimum garanti sous conditions. Un hamac douillet ? Prenons le cas d’un isolé. Selon le standard européen, son seuil de pauvreté était de 13 377 euros en 2016 (10). Son revenu d’intégration atteignait 10 408,8 euros en juin de la même année. 22 % en moins. Dans la dernière enquête sur les dépenses des ménages wallons, les 25 % les moins aisés consacraient 42,4 % de leurs dépenses à leur logement, charges comprises; 13,8 % pour leur nourriture et boissons non alcoolisées. A titre d’ordre de grandeur, appliquons ces pourcentages au revenu d’intégration actuel d’un isolé (11). Cela donne 28 euros par semaine pour les repas, 368 par mois pour l’habitat. Il en subsiste alors 388 par mois pour tout le reste : vêtements, soins de santé, transport… Vivre avec si peu relève du tour de force.

L’éthique de la responsabilité

Si les personnes avec revenu d’intégration s’en sortent, ne serait-ce point en fraudant ? En 2014, le consultant PWC a conclu que la fraude sociale n’atteignait même pas 5 % en CPAS et que les aides étaient alors arrêtées dans la majorité des cas (12). Paradoxalement, certaines personnes en pauvreté ou précarité ne demandent pas ou n’obtiennent pas ce revenu lorsqu’elles le sollicitent. C’est le non-accès ou le non-recours aux droits. On estime que 90 000 Belges étaient dans ce cas (13) en 2011.

Au nom d’une éthique de la responsabilité, un présumé assistanat est pointé du doigt. A l’analyse, ce discours apparaît à tout le moins surfait. En même temps, 2017 est l’année des 10 ans de la crise des subprimes. Pour mémoire, des prêts furent octroyés de façon inconsidérée à des emprunteurs fragiles avant d’être dilués, titrisés dans des produits financiers sophistiqués et attractifs dont personne ne maîtrisait plus le risque et la toxicité. Elle a coûté une fortune aux Etats et contribuables. Plombé économie et emploi. Certes, l’activité des banques est dorénavant mieux encadrée. En partie. Une saine démarcation entre leurs activités de dépôt et d’investissement est toujours manquante. Aujourd’hui, le lobby bancaire tente au niveau européen d’éroder de salutaires régulations fixées en 2008, quand le discours était au "plus jamais ça". Et 221 milliards s’envolent des entreprises belges vers des paradis fiscaux (14).

Saperlipopette ! Dans un tel contexte, l’éthique de la responsabilité ne devrait-elle pas d’abord être énoncée à l’adresse du monde de la finance ? Sans l’insoutenable légèreté bancaire de 2007, il y aurait bien moins d’allocataires sociaux. Et les Etats seraient nettement moins endettés et mieux armés pour faire face aux transitions écologique et démographique ainsi que la question de l’enseignement.

(1) L’auteur s’exprime à titre personnel.

(2) Interview de Ph. Chassaigne, Historien spécialiste du Royaume-Uni. Le Figaro 8.4.2013

(3) Périgueux, 12.10.2006

(4) Belga, 13.12.2010

(5) La Libre, 28.4.2012. Ce piège existe si un allocataire social gagnerait moins en travaillant

(6) Clermont-Ferrand, 7.1.2017

(7) Versailles, 3.7.2017

(8) Ipsos. 15.3.2017

(9) SPF Economie, 15.6.2017 - Forem

(10) 60 % du revenu médian. SPF Economie, 15.5.2017

(11) 10.616,8 euros

(12) PwC, Etude sur la fraude sociale au sein des CPAS.

(13) N., Bouckaert, E. Schokkaert, A first computation of non-take-up behaviour in the leefloon

(14) Chiffres 2016 du SPF Finances. Le Soir. 14.8.2017