Opinions La 6e réforme a déplacé le centre de gravité d’un Etat sans répit. Voilà que surgit l’idée d’un nationalisme positif (wallon, de gauche, d’ouverture) et d’un nationalisme de venin (flamand, de droite, de repli). Applaudissements nourris de régionalistes du Nord et du Sud. D’autres y opposent un patriotisme économique. Alors, vive le nationalisme ?

Ne nous leurrons point : l’improbable wallon n’est pas génétiquement ouvert. Fort heureusement, la droite nationaliste est quasi inexistante au Sud du pays. Pourquoi ? Elle y est schismatique, assez stupide et sans leadership. Si par mésaventure, en temps de crise, un chef charismatique ("un nouveau Degrelle") devait émerger, la surprise pourrait être amère.

Le nationalisme, c’est la guerre, assénait un Mitterrand affaibli en 1995. C’est un désir morbide martelait le puissant Wolfgang Schäuble en 2013 (2). Dans son dernier essai, le philosophe Frédéric Lenoir rappelle que les valeurs universalistes des Lumières ont vite fait place, au XIXe siècle, aux intérêts nationalistes qui ont abouti aux guerres atroces du siècle suivant (3). D’autres grandes figures l’ont récusé sans ambiguïté. Einstein (4). Le nationalisme est une maladie infantile. C’est la rougeole de l’humanité. Gandhi. Le droit même de vivre ne nous est donné que si nous remplissons notre devoir de citoyen du monde. Le nationalisme n’est pas la plus haute conception. La plus haute conception est la communauté mondiale. Il a poussé l’Europe à deux suicides collectifs au bord de l’apocalypse. Il a dévasté, mutilé, exterminé.

Pourquoi ? De facto, c’est un complexe de supériorité : les individus d’un territoire et leurs intérêts sont au-dessus des autres. La Déclaration des droits de l’homme pose que tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité. Comment tendre vers cette égalité et cet esprit si certains se croient supérieurs ? Vive le nationalisme ? Mais le nationalisme, c’est la mort !

Une Région-Nation ? Que pèse la Wallonie face à Mittal ? Fort peu. Comment équilibrer fiscalité du capital et du travail au niveau d’une Région ? Régionaliser l’impôt, c’est se mettre un peu plus à la merci de la concurrence fiscale, avec un affaiblissement du financement des fonctions collectives. Régler les défis écologiques à l’échelon régional ? Bon sang, c’est bien sûr ! Smog et gaz à effet de serre s’arrêtent net s’ils voient un panneau arborant un coq ! La globalisation a été suivie d’une expansion de la criminalité transnationale. Comment la combattre sans une approche coordonnée, idéalement intégrée ? Face aux défis actuels, le régionalisme fait fausse route.

D’aucuns évoquent la nécessité d’une identité pour mobiliser. Au nom de la liberté personnelle, il ne peut y avoir que défiance à l’endroit d’une politique qui prétend la dicter. Frédéric Lenoir appelle à la reconnaissance des multiples identités (locale, nationale, continentale, mondiale) et à leur juste imbrication (5).

Nos valeurs viennent d’abord de notre famille, de notre école, de notre pays, de notre époque. Nous posons ensuite des choix qui peuvent nous en éloigner ou rapprocher. Les expériences, les rencontres, le temps, le hasard… les façonnent à leur tour.

Hors case, les créatifs culturels représenteraient un quart de la population occidentale (6). L’identité est héritage, choix et changement. L’essentiel n’est-il pas d’où l’on vient, mais où l’on va ? (Guy Verhofstadt) (7).

Votre scribe écrit en français. Il use de chiffres arabes. Il est friand des pâtes dites italiennes dont l’origine serait en Chine. Il apprécie le pragmatisme des Flamands. D’où qu’il vienne, le bon vin bio lui réchauffe le cœur. A son estime, les bouddhistes tibétains ont raison d’invoquer les concepts de souffrance, interdépendance et impermanence. Il est grand amateur de rock et de musique du monde. Au quotidien, il vit ainsi multiples petites appartenances. La notion de nation ne lui parle point. Elle lui est presque étrangère. Avec des déclinaisons propres, nombre ne connaissent-ils pas aussi la multiappartenance ?

L’économie est affaire importante. Elle devrait servir l’humain. Non l’inverse. Le patriotisme économique est débattu en France. Bernard Carayon (UMP) l’a défini en 2006 comme "une politique publique d’identification de nos vulnérabilités, de nos atouts, de mutualisation" . C’est "s’inspirer des dispositifs de nos concurrents" . Arnaud Montebourg s’y réfère pour appeler à un retour à l’ADN du capitalisme français et la défense du "made in France" (8). Acheter seulement français pourrait coûter de 100 à 300 euros de plus par mois aux ménages sans créer d’emploi : dépenser plus sur les biens implique dépenser moins en services, riches en emplois (9). Par ailleurs, quels rétorsions et impact sur les pays du Sud ? En tout cas, il perpétue productivisme et consumérisme. Ils ont conduit à des impasses en termes de chômage, d’environnement, d’égalité, de santé. Réducteurs, ils oblitèrent les questions du sens, des valeurs, du pouvoir et mènent à une forme de déshumanisation. Le capitalisme ne peut pas faire société écrivait Paul Ariès (10). Le patriotisme économique ne le peut davantage.

Nationalisme ou patriotisme wallon risque d’affaiblir le lien avec Bruxelles. Seule, la Wallonie perdrait 15 % de revenus. Ensemble, Bruxellois et Wallons peuvent défendre la parité. Seuls, ils sont dans un rapport de 1 à 6 et 1 à 2 face à la Flandre. Il y a une communauté de langue, de développement économique, de destin politique qui les unit et devrait les rassembler, dans le respect de leurs différences. La nier serait une faute stratégique majeure. Au Crépuscule, Parangon du régionalisme, Spitaels s’est lâché. "Nous sommes historiquement responsables. Nous n’avons pas rendu les Wallons suffisamment conscients des erreurs de l’ancienne Belgique qui étaient : 1° de ne pas traiter les Flamands sur pied d’égalité; 2° de pratiquer l’ironie facile sur leur langue. […] Si l’avenir du pays est incertain, demander qu’il y ait une liaison physique entre Bruxelles et la Wallonie, c’est sensé ! […] En cas de séparation, le Brabant wallon voudra venir avec Bruxelles." (11).

Frédéric Lenoir plaide une redécouverte des valeurs universelles. Puisque nous sommes appelés à vivre à l’échelle de la planète, il s’agit de construire une civilisation globale fondée sur d’autres valeurs que la logique marchande. Une des tâches les plus importantes consisterait à reformuler des valeurs universelles au travers d’un dialogue des cultures. Il l’assume : cela peut paraître utopique (12). Peut-être. Mais cette redécouverte nous semble autrement plus vitale et visionnaire que les impromptus poussifs autour du nationalisme dans un Espace - la Wallonie - où habitent 0,05 % des Passagers de la terre.

(1) L’auteur s’exprime à titre personnel

(2) "Le Soir", 29/6/2013

(3) Frédéric Lenoir, "La Guérison du monde", p. 286

(4) Discours, entretien et autres sources

(5) Frédéric Lenoir, op. cit., p. 279

(6) Paul H. Ray et Sherry R. Anderson, "L’Emergence des créatifs culturels"

(7) "Le Monde", 11/2/2010

(8) "La Tribune", 27/9/2012

(9) Lettre du CEPII, 20/6/2013

(10) Paul Ariès, "La Simplicité volontaire contre le mythe de l’abondance", p. 227

(11) "Le Soir", 10/9/2011

(12) Frédéric Lenoir, op. cit., pp. 169 et 305.

Jean-Marc Rambeaux

Economiste. (1)