Opinions
Une opinion de Luc de Brabandere, philosophe d'entreprise, conférencier er auteur (*).


Il n’y a pas d’intuition artificielle, de tristesse artificielle, d’étonnement artificiel, d’éthique artificielle, d’humour artificiel, de créativité artificielle, d’amour artificiel ou encore d’élégance artificielle.


Imaginez, ne fût-ce qu’une seconde, un monde qui serait 100 % rationnel.

Imaginez un monde où tout cadeau serait calculé, où toute amitié serait programmée, où tout achat répondrait à une logique, où toute nourriture serait traduite en chiffres et planifiée, où toute émotion serait mesurée, où un algorithme déciderait ce qui est beau et ce qui est laid, et un autre ferait la différence entre le bien et le mal.

Ce serait épouvantable. Ce monde serait un enfer, parce que ce monde serait totalement inhumain. L’homme n’est pas 100 % rationnel, heureusement ! Il est homme parce qu’il est tantôt dilettante tantôt plein d’énergie, parce que son langage est logiquement défectueux, parce qu’il a des coups de cœur et des coups de cafard, parce que sa mémoire défaille, parce que ses valeurs le motivent.

Une grande partie de ce qui fait notre humanité serait dissoute dans un monde fait uniquement d’algorithmes. L’essence même de la générosité est de ne pouvoir être calculée, et on ne réussit pas sa vie comme on résout un système d’équations.

Aucun programme n’est objectif

Rappelons, en plus, qu’aucun programme informatique n’est objectif. Tout algorithme reproduit en partie la vision du monde ou le projet de celui qui l’écrit. Celui ou celle ? Voilà une autre bonne question ! Si tous les algorithmes utilisés aujourd’hui avaient été écrits par des femmes, notre monde serait certainement très différent !

L’homme n’est pas 100 % rationnel et il lui est donc demandé d’être… raisonnable. Bien étranges, ces deux mots qui partagent la même étymologie, que tant de choses pourtant séparent et que la technologie différencie plus encore. Car le rationnel est programmable, le raisonnable non.

Dilemme

On entend souvent dire "le cerveau est un peu comme un ordinateur", ce qui témoigne d’une fâcheuse tendance à prendre la question à l’envers. On devrait plutôt dire "l’ordinateur permet de décharger le cerveau de ses tâches répétitives". Ils sont faits pour se côtoyer, non parce qu’ils se ressemblent, mais bien parce qu’ils se complètent. Car il n’y aura jamais d’intuition artificielle, de tristesse artificielle, d’étonnement artificiel, d’éthique artificielle, d’humour artificiel, de créativité artificielle, d’amour artificiel, de curiosité artificielle ou encore d’élégance artificielle.

Les questions auxquelles un ordinateur ne peut répondre sont innombrables, comme celles qui se posent sous forme de dilemme. Une parmi beaucoup d’autres : comment rendre les données anonymes ?

La médecine progresse, entre autres en analysant la réaction de milliers de patients aux traitements qu’on leur propose. Pour aider la recherche tout en respectant le secret médical, un hôpital pourrait alors fournir des fichiers en supprimant le nom et le prénom des malades. Cela permettrait d’observer par exemple que les femmes réagissent autrement que les hommes, ou encore que tel groupe sanguin présente des symptômes absents dans un autre.

Mais cet "anonymat" est bien sûr une illusion. Quelques informations mises ensemble comme la date de naissance, le code postal et le moyen de paiement d’un patient peuvent très souvent suffire à le retrouver, car peu de personnes correspondent probablement à un tiercé précis. Et il suffit alors d’utiliser un autre fichier qui a ces mêmes trois informations - par exemple celui d’un opérateur téléphonique - pour identifier le malade. Donc, l’hôpital devrait donner moins d’informations. Mais si on supprime par exemple l’âge du malade pour le rendre plus anonyme, l’analyse des résultats ne serait plus très féconde.

Des compromis sont possibles. Bougeons par exemple la date de naissance de deux jours, la qualité de l’étude restera la même, mais le patient sera beaucoup plus difficile à identifier. Ce genre de solutions existe, mais un ordinateur ne peut les trouver tout seul.

Le test de Ringtu

Alan Turing est un héros de la Deuxième Guerre mondiale. En déchiffrant la machine Enigma utilisée par les Allemands, il fournit aux Alliés des informations qui s’avérèrent décisives pour la victoire finale.

Le film qui retrace sa fascinante histoire - ainsi que sa mort injuste et tragique - est intitulé The Imitation Game. Ce titre n’est pas directement lié au décryptage du code secret allemand, mais plutôt à une autre facette du génie, celle de pionnier de l’informatique. Alan Turing est en effet un des tout premiers penseurs des algorithmes et de ce qu’on appelle l’intelligence artificielle. Il proposa, par exemple, d’évaluer la puissance d’un ordinateur à sa capacité à "imiter" l’homme. Pour Alan Turing, un ordinateur peut être dit "intelligent" s’il parvient à tromper une personne en se faisant passer pour un être humain. On peut alors féliciter la machine d’avoir réussi le "test de Turing".

Mais, en septante ans, les choses ont bien changé et, à regarder l’actualité, on pourrait aujourd’hui imaginer un test à l’envers, qui mesurerait non plus les progrès d’un ordinateur, mais plutôt la régression de son utilisateur. L’homme "réussit" ce test de Ringtu lorsque son vocabulaire est devenu tellement pauvre et sa pensée critique tellement élémentaire que la machine croit avoir affaire à une autre machine !

Tant qu’il y aura des ordinateurs rationnels, il nous faudra veiller à rester raisonnables.

( * )Prochaine soirée conférence débat: "L’homme sans âme, l’âme sans homme : la conscience vue par les neurosciences et l’intelligence artificielle". Lieu : auditoire Pedro Arrupe UNamur (rue de Bruxelles, 64, Namur). Date : mardi 18/12/2018 de 19h30 à 22h30. Inscription souhaitée : secretariat.commun@slbo.be ou 081/20 93 39

(*) Notamment "Homo Informatix" Ed. Le Pommier.