Opinions

L’annonce d’une possible libération d’Aung San Suu Kyi, quelques jours avant l’arrivée à Bruxelles pour le Forum ASEM8 de Nyan Win - le ministre des Affaires étrangères d’une junte responsable de décennies d’oppression et d’exactions à l’encontre de sa propre population - ne doit rien au hasard.

La junte a pris l’habitude de faire précéder l’agenda des rencontres diplomatiques importantes d’effets d’annonce sans lendemain, voire de libérations anecdotiques de quelques prisonniers - rarement des prisonniers d’opinion - autant de gestes mis en avant comme des preuves de bonne volonté mais qui in fine visent uniquement à s’assurer la clémence internationale.

En l’absence d’une réaction internationale forte, coordonnée et engagée, il apparaît de plus en plus clairement que la junte devrait pouvoir mener à bien son projet de "démocratie disciplinée" qui trouvera son aboutissement dans la farce électorale du 7 novembre prochain.

Ce simulacre d’élections aura pour seul effet d’institutionnaliser la junte militaire, en entérinant l’entrée en vigueur d’une constitution parfaitement antidémocratique, taillée sur mesure par les généraux de manière à leur assurer une majorité confortable à tous les échelons de l’Etat, tout en leur accordant au passage une totale immunité pour les crimes commis dans le cadre de leurs fonctions (1).

Pour parfaire ce stratagème, des lois électorales restrictives ont permis de décourager l’émergence d’une opposition crédible, en écartant en particulier Aung San Suu Kyi dont le parti, la Ligue nationale pour la démocratie (LND), a été purement et simplement dissout, vingt ans après une écrasante victoire électorale qui n’a jamais été reconnue.

Il n’est donc pas nécessaire, comme le suggère une diplomatie européenne décidément bien timorée, d’attendre le résultat de ces élections pour être convaincus qu’elles ne seront ni libres ni équitables.

La seule alternative à cette voie sans issue réside dans le dialogue. Le parti d’Aung San Suu Kyi et les représentants des minorités ethniques n’ont cessé de réclamer en vain ce dialogue en vue d’œuvrer pour la réconciliation nationale. La mascarade électorale du 7 novembre prochain n’y contribuera en aucune façon. Bien au contraire, elle exacerbera les tensions et retardera l’émergence d’une solution stable et durable aux conflits actuels.

Les violences se sont encore aggravées au cours des derniers mois. Le manque d’implication internationale pour mettre fin à l’impunité dont jouissent les généraux birmans a été interprété par ces derniers comme un blanc-seing à la poursuite de leurs exactions : travaux forcés, recrutement d’enfants soldats, destructions de villages, tortures, viols, détentions arbitraires, assassinats ciblés sont devenus le quotidien d’une population luttant pour sa survie.

Le 11 mars dernier, le Rapporteur spécial des Nations unies Tomas O. Quintana a officiellement dénoncé "la nature généralisée et systématique des violations des droits de l’homme en Birmanie, résultat d’une politique nationale impliquant des acteurs des pouvoirs exécutifs, militaires et judiciaires à tous les niveaux" , et a recommandé aux Nations unies d’établir une commission d’enquête afin d’examiner ces crimes (2).

A ce jour, treize pays se sont prononcés en faveur d’une telle initiative (3). La Belgique, qui préside actuellement l’Union européenne, reste désespérément silencieuse sur le sujet

Il faut mettre fin à l’impunité dont jouissent les militaires birmans. Cette exigence de justice est indispensable pour assurer la réconciliation nationale et une paix durable dans le pays. La mise en place d’une commission d’enquête internationale s’impose ! La Belgique doit soutenir cette proposition.

Le tapis officiel déroulé sous les pieds du général Nyan Win nous fait honte : sa couleur rouge nous rappelle trop le sacrifice du peuple birman.

(1)L’Article 445 de la constitution contrevient au principe du droit international en prévoyant que "les officiels gouvernementaux et militaires ne peuvent être tenus responsables pour les actes commis dans le cadre de leurs devoirs officiels".

(2)Le rapport est consultable au lien suivant : http://www.un.org/french/documents/view_doc.asp?symbol = A % 2FHRC % 2F13 % 2F48&Submit = Recherche & Lang = F

(3)Ces pays sont : USA, Canada, Nouvelle- Zélande, Australie, France, Royaume-Uni, Pays-Bas, République tchèque, Slovaquie, Hongrie, Lituanie, Irlande, Estonie.